Rav Eliézer Melamed
En l’honneur du 3 éloul, jour où l’âme de notre maître le Rav Avraham Yits’haq Kook s’éleva vers les hauteurs célestes, nous aimerions résumer brièvement ses propos sur les relations souhaitables entre le judaïsme et les diverses religions païennes.
L’étincelle divine que recèlent les religions païennes
Lorsque l’on aborde les autres religions, dit le Rav Kook, il nous faut d’abord savoir que le monde est dirigé par la providence divine dans le but d’élever les hommes, graduellement, vers leur destination heureuse. « Aussi nous faut-il savoir, écrit-il, que tant que l’idolâtrie subsiste dans le monde, celle-ci répond à un but. » En effet, tant que la pensée de certains hommes est épaisse, ces hommes ne sauraient être guidés par une foi abstraite en un Dieu unique ; ceux-là ont besoin d’une foi tangible qui se porte sur des idoles, foi qui leur donne des principes élémentaires de bonne conduite et de morale. Toute religion, en effet, porte en elle une étincelle divine de moralité, qui la vivifie, étincelle grâce à laquelle elle peut fixer des règles relatives au bien et au mal. Ainsi, l’humanité peut-elle avancer progressivement vers la foi en l’unité divine et vers ses enseignements moraux (Linevoukhé Hador, chap. 7 et 14, 1).
En d’autres termes, d’après la conception idolâtre elle-même, il existe, au-delà des idoles – censées exprimer telles et telles forces qui se révèlent dans l’univers – des valeurs de vérité et de bienfaisance. Nous voyons ainsi que, dans tous les mythes relatifs aux dieux antiques, les pouvoirs des dieux, quelque grands qu’ils fussent imaginés, sont limités : eux aussi sont soumis aux décrets du destin. Bien plus, leurs propres actes ont une influence sur leur destin, et toute divinité qui, fautant par excès de convoitise ou d’orgueil, ou encore par un manque extrême de considération envers d’autres dieux, dépasse des limites déterminées, se voit punie par des entités plus élevées et plus fortes qu’elle. Ces entités plus élevées incarnent un ordre de valeurs plus élevé lui-même ; en elles, se cache une foi en un Dieu supérieur et unique, source de toute vie et de tout bien. Il est dit ainsi : « Certes, du levant du soleil au couchant, grand est mon nom parmi les peuples, et en tout lieu, de l’encens est présenté en mon nom, ainsi qu’offrande pure ; car grand est mon nom parmi les peuples, dit l’Éternel, Dieu des armées » (Ma 1, 11). Les sages expliquent que tous les serviteurs d’idoles appellent l’Éternel « le Dieu des dieux » (Mena’hot 110a).
Foi profonde dans le Dieu suprême
Ce fait signifie que, même en un temps où l’humanité était grossière, où il ne se trouvait presque pas d’hommes qui ne crussent au règne des idoles sur les diverses forces de l’univers, et à la nécessité de se prosterner devant elles pour obtenir leur aide, la foi en un « Dieu suprême », source de la vérité et de la morale, résidait au plus profond des cœurs. La grande majorité des hommes ne tiraient nulle conséquence de cette intuition. Mais certains parvenaient à une certaine élévation, et adressaient aussi leur prière au « Dieu des dieux ». Ceux-là étaient considérés comme idolâtres par association (chitouf, croyance selon laquelle il faut servir le « Dieu suprême » ainsi que d’autres entités spirituelles, subordonnées à Lui).
Au sein des peuples, il existait encore des hommes d’exception, qui s’interrogeaient sur la source de leur foi, et qui dirigeaient vers le « Dieu des dieux » l’essentiel de leur prière. Avec un grand esprit de dévouement, ils amélioraient leurs voies ; et au milieu des ténèbres des religions païennes, ils s’efforçaient grandement de renforcer les valeurs de vérité et de bien dans le cœur de leurs semblables. Les meilleurs d’entre eux reçurent même l’esprit de sainteté (roua’h haqodech), comme l’enseigne le Tana Devei Elyahou : « J’en prends à témoin les cieux et la terre ; que l’on soit homme ou femme, esclave, servante, gentil ou Israélite, tout est fonction des actes, l’esprit saint repose sur [celui qui le mérite] » (chap. 9).
Grâce à l’esprit saint qui reposait sur eux, ils approfondirent leur foi en la Source de vie ; et quoi qu’ils ne révoquassent pas le service des idoles, ils fixèrent, dans le cadre du paganisme, de bonnes lois et d’excellentes coutumes. Rabbi Méïr disait d’eux : « Même un non-Juif, s’il étudie la Torah, est comparable au Grand-prêtre, comme il est dit : “Vous garderez mes lois et mes statuts, parce que l’homme qui les applique vivra par eux” (Lv 18, 5). Il n’est pas dit, dans ce verset, “les prêtres” ni “les Israélites”, mais “l’homme”. »
La Guémara explique que la Torah applicable aux gentils consiste dans les sept commandements des enfants de Noé, lesquels contiennent les bases de la foi et de la morale (Sanhédrin 59a). Le Rav Kook ajoute que les dirigeants des diverses religions avaient peut-être même reçu une aide céleste leur permettant d’accomplir certains prodiges, afin que ceux qui les entendaient acceptassent la religion propre à améliorer leur état moral (Linevoukhé Hador 14 ; 46 ; 52).
Relation avec les religions idolâtres
Le Rav Kook écrit : « L’amour des créatures doit être vivant dans le cœur et dans l’âme ; amour de tout être humain pris individuellement, et amour de tous les peuples. » Toutes les expressions de haine envers les gentils visent « seulement la perversité et la souillure qui sont au monde ». Cet amour doit exister, « quelles que soient les variétés d’idées, de religion et de croyance, et au-delà des différences de race et de climat. Il est juste de déchiffrer l’intention dernière des divers peuples et groupes, d’apprendre, autant que faire se peut, leur caractère et leurs qualités, afin de savoir fonder l’amour humain sur des principes qui se rapprochent de la réalité » (Midot Réïya, Ahavat Hachem 10). Puisque la religion est centrale dans la vie spirituelle et sociale des peuples, le Rav Kook inclut évidemment les différentes religions dans le champ de cette réflexion. Grâce à cette connaissance de l’altérité, le peuple juif pourra accomplir sa vocation : répandre la parole et la bénédiction divines dans le monde.
Réprobation de l’idolâtrie
Cependant, la Torah interdit à Israël toute tolérance à l’endroit de l’idolâtrie en elle-même ; cela, afin que nous soyons en mesure de remplir notre mission particulière. Il nous faut nous éloigner avec abnégation de toute trace d’idolâtrie, et quand un quelconque objet ressortit au paganisme, nous avons pour mitsva de le détruire et de n’en tirer nulle jouissance. De plus, afin que des Juifs ne soient pas attirés par l’idolâtrie, c’est une mitsva que d’exprimer l’infamie de celle-ci, et quelle honte est celle de ses adeptes, « dans la mesure propre à éveiller en nos âmes la conscience du grand bienfait qui nous est accordé, du saint héritage que nous avons eu la chance de recevoir, en ce que Dieu nous distingua des égarés, nous donna une Loi de vérité et implanta en notre sein la vie éternelle. (…) Eux, suivant nos valeurs, sont égarés. »
Pour l’humanité dans son ensemble, les diverses religions revêtent une importance
Malgré cela, il importe de savoir que, relativement à leur élévation spirituelle, la fidélité des païens à leur religion peut avoir pour effet qu’ils se conduisent comme il leur sied (Linevoukhé Hador 14, 1). Dans chaque religion, il existe en effet une étincelle de lumière divine, qui s’exprime « dans différents dispositifs éducatifs, destinés à la culture humaine, à la réparation (tiqoun) de l’esprit et de la matière, de l’époque et du monde, des individus et de la collectivité » (Orot, Zer‘onim 6).
Par conséquent, s’agissant même de l’idolâtrie la plus basse, « il n’y a pas lieu de décider que telle religion est tout entière erronée » ; il se peut en effet qu’elle ait convenu à ses adeptes, par le passé, afin de les élever quelque peu. Il y a, entre les religions, des degrés ; certaines sont plus raffinées que d’autres, « en matière de morale, de traits de caractère et de conduite sociale ; de sorte que leurs usages et les formes de leur culte ne sont pas aussi souillés et abominables que d’autres » (Linevoukhé Hador 14, 1 ; 39, 1 ; Richon Leyafo 91, 1).
Convient-il aux gentils de continuer à se vouer à un culte idolâtre ?
De prime abord, en raison du grave interdit qui frappe l’idolâtrie, il semblerait juste de dire que tout non-Juif a l’obligation d’abandonner immédiatement sa religion, quand elle est idolâtre. Mais en pratique, le Rav Kook écrit que cette position n’est pas exacte. En effet, les hommes exceptionnels eux-mêmes, que l’on trouvait parmi les nations du monde et qui savaient que l’Éternel est le « Dieu des dieux », source de tous les pouvoirs, n’ont pour autant pas interdit le culte des idoles. Ils savaient en effet que la foi en un Dieu unique est trop abstraite et trop élevée pour le commun. Ils savaient aussi que, si la foi ne se portait pas sur des forces perceptibles, appelées idoles, et ne se consolidait pas en des rites, ils échoueraient à asseoir les valeurs morales propres à élever les membres de leur peuple et de leur religion.
Par exemple, de nombreuses personnes installaient chez elles des statues de bois ou de pierre, parce qu’elles croyaient que cela attirerait la bénédiction en leur foyer ; et quand leur penchant au mal les incitait à commettre un meurtre, un adultère ou un vol, elles se retenaient de mal agir, parce qu’elles s’imaginaient que la statue les regardait, avec des yeux pleins de colère, et s’apprêtait à les punir. Ainsi, à l’aide des rites païens, qui s’accomplissaient dans les temples ou à leur domicile, de nombreux hommes refrénaient notablement leur désir de faire le mal. Si nous avions exigé d’eux de renier leurs idoles avant qu’ils n’y fussent convenablement préparés, ils auraient perdu leur degré de moralité, et auraient péché davantage. Garder les lois de leur religion leur permettait de s’élever graduellement, et peut-être d’atteindre quelque jour un niveau d’émouna véridique, émanant de la lumière d’Israël.
Ainsi leur religion possédait une valeur spirituelle, relative à leur propre valeur. À distance, nous pouvons reconnaître et honorer ces gens, en ce qu’ils se rapprochent de la lumière divine selon leur voie, « et estimer qu’ils font ce qui est convenable pour eux, en tant qu’ils poursuivent la tradition de leurs pères, les coutumes qu’avaient fondées les anciens de leur nation » (Linevoukhé Hador 14, 1 ; Richon Leyafo 91, 1). C’est la raison profonde pour laquelle il est interdit d’enseigner la Torah à un païen (Sanhédrin 59a ; Linevoukhé Hador, ibid. ; Igrot Haréïya 89 ; Éder Hayeqar, p. 33).
Élévation des religions
Le processus général à l’œuvre consiste à ce que toute religion s’élève progressivement vers une foi plus abstraite et plus morale. Si cela se produit, c’est parce qu’au sein des « ténèbres de l’idolâtrie, peuvent apparaître des êtres d’exception, au cœur pur, qui voudront amender et épurer les voies de leur peuple, et qui, parce qu’ils reconnaissent que la lumière divine véritable les dépasse, guideront ledit peuple conformément à sa nature, suivant de bons usages, et suivant des coutumes qui l’amèneront à se mieux accomplir dans l’avenir » (Linevoukhé Hador, ibid.). Cela, jusqu’à ce qu’au fil du temps, ils interprètent leur religion de façon plus profonde et abstraite, qu’ils en ôtent les scories trop épaissement matérielles, et élèvent les esprits à un degré de foi et de morale plus élevé (Linevoukhé Hador 46).
Vision de l’avenir
Puisque toutes les religions ont la faculté de s’élever, nous n’aspirons pas à ce que les peuples et leurs religions se dissolvent. En chaque religion, se trouve en effet une nuance particulière, qui illustre le caractère du peuple au sein duquel elle fut créée. Notre vision de l’avenir consiste donc à ce que chaque religion se purifie de toutes ses atteintes, et découvre la voie qui lui est particulière dans le service de l’Éternel, ainsi que dans l’expansion de la bénédiction à travers le monde. Il est dit ainsi : « J’ôterai le sang de sa bouche, ses abominations d’entre ses dents, et il restera, lui aussi, pour notre Dieu » (Za 9, 7). « J’ôterai le sang de sa bouche » – allusion à la criminalité, au vol et aux autres atteintes morales entachant les relations de l’homme avec son prochain ; « ses abominations d’entre ses dents » – ce sont les scories de l’idolâtrie ; alors, « il restera, lui aussi, pour notre Dieu » – pour ajouter bénédiction au monde. Il est dit ainsi : « Car alors, Je changerai la langue des peuples en une langue claire, pour que tous invoquent le nom de l’Éternel, le servent unanimement » (So 3, 9).
Parallèlement à l’attachement spécifique de chaque peuple envers sa religion, l’humanité entière sera unie par un lien de tous les peuples avec Israël, et avec le centre spirituel qu’est Jérusalem, comme il est dit : « Car ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations » (Is 56, 7). Et : « Il adviendra, à la fin des temps, que la montagne où se dresse la maison de l’Éternel sera ferme à la tête des montagnes ; elle s’élèvera au-dessus des collines, et tous les peuples afflueront vers elle. De nombreux peuples marcheront, disant : “Allons, montons à la montagne de l’Éternel, à la maison du Dieu de Jacob ; Il nous enseignera ses chemins, et nous marcherons dans ses sentiers. Car c’est de Sion que provient la Torah, et la parole de Dieu de Jérusalem.” Il prononcera entre les nations, jugera de nombreux peuples. Et de leurs épées, ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances des serpettes. Un peuple ne lèvera plus l’épée contre un autre, et l’on n’apprendra plus l’art de la guerre » (Is 2, 2-4).
Traduction : Jean-David Hamou



Leave a Reply