Rav Eliézer Melamed
Dans ma précédente tribune, j’ai cité les propos du Rav Avraham Yits’haq Kook (tirés de Linevoukhé Hador et d’autres de ses livres) sur les différentes religions idolâtres. Selon cet auteur, toutes comportent une étincelle divine, en vertu de laquelle elles instruisent leurs adeptes à certains principes moraux, chaque religion selon son niveau. Le Rav Kook écrit encore que les meilleurs d’entre les sages des différentes religions eurent même le privilège de recevoir l’esprit saint, grâce à quoi ils approfondirent leur foi et éduquèrent leur peuple. Certes, la Torah ordonne à Israël de s’éloigner de l’idolâtrie avec abnégation, de la réprouver afin de n’être pas attiré par elle et de pouvoir montrer la voie spirituelle et morale à toute l’humanité. Mais pour les fils et filles des autres peuples, il est juste que chacun perpétue la foi de ses ancêtres, car la perte de cette foi causerait de nombreuses corruptions morales. En gardant sa religion, au contraire, chacun pourra, par un processus graduel, l’interpréter de façon plus profonde et abstraite, en ôter les scories épaissement matérielles, et élever les âmes à une foi et à un état moral plus élevés.
Expliquons quelques notions supplémentaires, relatives à cette importante question.
Différences entre les religions idolâtres, d’une part, le christianisme et l’islam d’autre part
Selon le Rav Kook, au-dessus des religions idolâtres, se placent le christianisme et l’islam, qui ont reçu l’influence de la Bible et d’Israël, et qui sont plus proches de la lumière divine. Il est vraisemblable que, parmi les dirigeants et les savants de la chrétienté et de l’islam, il s’en est trouvé qui bénéficièrent d’une aide céleste, en vertu de leurs efforts tendant à élever leurs contemporains, gens, tribus ou peuples, suivant ce qui convenait à leur nature. Le Rav Kook ajoute qu’il se peut que, du Ciel, on les ait aidés à produire des prodiges tangibles, afin de doter leurs paroles d’une plus grande autorité auprès de leurs auditeurs, de façon que ces derniers progressassent dans la voie de la foi et de la morale (Linevoukhé Hador, chap. 8 et 46). De plus, il faut voir en ces religions une avancée dans le processus de purification de la foi et de la morale, qui va de l’idolâtrie grossière à la pure foi en l’Éternel (Kouzari 4, 23 ; Maïmonide, Mélakhim 11, 4 ; Na’hmanide, Torah Temima).
Le grand manque qui les affecte
Le Rav Kook écrit cependant (en Linevoukhé Hador 8), que le christianisme et l’islam ont un grand manque : ils ne reconnaissent pas le rôle central d’Israël dans la révélation de la parole et de la bénédiction divines à travers le monde. Au lieu de cela, ils prétendent remplacer Israël, en portant atteinte aux juifs et au judaïsme. De là provient un autre manque : il n’y a pas, dans ces religions, de ligne directrice montrant la voie d’une amélioration constante, de nature à élever sans fin l’humanité. Dès lors, elles ne peuvent créer un centre autour duquel tous les êtres humains s’uniraient. Aussi est-il indispensable qu’avec le temps, le christianisme et l’islam se purifient de toute haine d’Israël, afin d’être en mesure de puiser à la source de la foi juive l’illumination et la conduite qui leur sont adaptées et convenables, en vue d’une élévation continue et de la réparation du monde.
Honorer les autres religions
Certes, de nombreux chrétiens et musulmans haïssent Israël et n’ont pas purifié leur foi de toute trace de paganisme. Mais quelque légitime que soit la critique des mésactions qui en découlent, le Rav Kook déclare que, dès maintenant, il convient d’honorer les principes de la foi et de la morale que porte leur religion. Ces principes ont en effet réussi à conduire de nombreuses personnes à l’amélioration de leurs traits de caractère, à l’amour et à la crainte de Dieu (Linevoukhé Hador 8 ; 14, 1).
Le Rav Kook écrit par ailleurs qu’il ne faut pas outrager les autres religions, y compris les plus idolâtres. En effet, un tel outrage porterait aussi sur la foi et sur l’institution religieuse en tant que telles, de sorte que ceux des juifs qui secouent le joug des commandements tireraient argument de nos propos dépréciatifs pour les diriger contre la religion d’Israël, comme cela s’est effectivement produit dans le passé. Ainsi, pour préserver notre jeunesse, « nous devons identifier, conformément à la Torah, la valeur des autres croyances » et montrer la lumière, plus grande et plus complète, que porte la foi d’Israël (ibid. ; cf. aussi Igrot Réïya 194, 1, p. 250).
Différence entre christianisme et islam
Il faut noter que le Rav Kook se réfère au christianisme et à l’islam de manière égale – et la chose est chez lui constante. Certes, l’islam est plus pur de traces païennes, mais, à ce qu’il semble, cet avantage n’est pas décisif, face aux aspects par lesquels le christianisme lui est préférable (on trouve des considérations de ce genre en Igrot Réïya 112 ; Linevoukhé Hador 8 ; 14, 1).
S’il convient aux chrétiens et aux musulmans de s’attacher à leur religion
À la lumière de ce qui précède, le Rav Kook écrit que c’est un devoir, pour les chrétiens et les musulmans, que de rester au sein de leur religion respective : « Les religions qui ont été instituées sur des fondements issus de la Bible et des prophètes ont assurément une valeur honorable, car leurs fidèles sont proches de la lumière divine et de la connaissance de la gloire divine » (Linevoukhé Hador 14, 1). Après avoir relevé les manques de ces religions, le Rav Kook écrit qu’il s’y trouve néanmoins « les grandes règles morales que [leurs dirigeants] empruntèrent à la lumière de la Torah, laquelle fit aussi vivre en eux, avec vigueur, le pur sentiment humain ». Grâce à cela, il se trouva parmi eux des « individus à l’esprit pur, qui, une fois rassemblés, se dotèrent de coutumes religieuses, lesquelles emplirent leur conscience, élevant l’âme vers l’acquisition de bons traits de caractère, l’amour et la crainte de Dieu. Aussi ces peuples ont-ils l’obligation d’aller dans les voies de leurs législateurs, qui sont considérés par eux comme des gens saints, suivant leur valeur et leurs qualités. » Par conséquent, « il convient à tout homme d’esprit complet de considérer que ceux qui respectent ces coutumes selon la tradition dont ils disposent s’adonnent au service de Dieu, conformément à leur valeur » (ibid. 8).
Est-il permis, voire souhaitable, qu’un Noachide abandonne sa religion ?
Le Rav Kook écrit (dans Linevoukhé Hador, chap. 8) qu’il ne convient pas de quitter sa religion, et que ce principe concerne également les adeptes des religions païennes. En effet, chaque religion reflète le caractère de la société et de la nation au sein desquelles elle s’est constituée ; or celui qui abandonne sa religion trahit sa famille, sa nation et les bonnes valeurs de celles-ci. Si la religion qu’il adopte est inférieure, du point de vue doctrinal et moral, à celle dont il est issu, « il régresse et obscurcit la lumière de son âme, en plus de dénaturer entièrement les voies de sa moralité, par la trahison du peuple qui l’a nourri et élevé. Il mérite d’être appelé impie, son mal ne sera point blanchi. »
Convient-il à un adepte d’une religion idolâtre de devenir chrétien ou musulman ?
Le Rav Kook poursuit son propos en disant que, si un homme abandonne sa religion pour adopter le christianisme ou l’islam, le cas mérite examen, car, bien que cet homme porte provisoirement atteinte à son peuple, il se peut qu’il en découle une utilité pour l’humanité et pour son peuple même. En effet, il s’agit alors pour cette personne d’adopter une religion plus proche du perfectionnement souhaitable de l’homme, « en ce que la reconnaissance de l’unité de Dieu, béni soit-Il (notion qui existe dans le christianisme et dans l’islam) est propre à apporter, de toute manière, la bénédiction au monde entier ». Mais « la chose n’est pas entièrement claire », car le christianisme et l’islam « ne sauraient a priori conduire l’homme à la réussite », faute de pouvoir cristalliser autour d’eux toutes les nuances et qualités que contiennent les divers cultes et peuples. Il se peut donc qu’il soit préférable de ne pas trahir sa religion d’origine, mais de se hisser en son sein à des degrés plus élevés de foi et de morale. Nous avons en effet appris que, de toute religion, on peut ôter les scories, jusqu’à ce qu’elle soit exempte d’aspects païens et de mauvais traits de caractère.
On peut citer, à cet égard, l’exemple de la religion hindoue : elle a certes des traits païens, mais puisque son courant central insiste sur la Source unique de toute chose, et instruit ses disciples à une profonde morale, l’abandonner au profit du christianisme ou de l’islam risquerait d’apparaître comme une régression – comme il est arrivé à nombre de ceux qui se sont convertis à l’islam, et qui ont causé plus de nuisance que de bienfaits à leur peuple et à eux-mêmes.
Idolâtrie par « association »
Cette position s’accorde bien, il convient de le signaler, avec l’opinion de la majorité des décisionnaires, selon qui il n’est pas interdit aux Noachides de servir une entité qu’ils divinisent, du moment qu’ils l’associent à la foi en Dieu. En d’autres termes, dès lors qu’ils confessent que l’Éternel est le « Dieu des dieux », croire en quelque idole ne leur est pas compté comme une transgression de l’interdit d’idolâtrie, quoique la chose soit, en soi, impropre. Comme l’écrit le Rav Kook, « il n’est pas interdit aux Noachides de servir une entité qu’ils adjoignent à Dieu, car un tel interdit s’opposerait par trop à leurs conceptions et représentations, ainsi qu’à leur tempérament psychique » (Chemona Qevatsim 8, 44) ; de même : « Pour l’heure, la doctrine associative est, à leur égard, le sommet de l’élévation » (Orot, Israël out’hiato 5). Le Rav Harlap se prononce dans le même sens (Mei Marom 10, 35 ; 12, 32, 2). C’est aussi l’opinion du Tséma’h Tsédeq, Rabbi Mena’hem Mendel de Loubavitch, dans son ouvrage Dérekh Mitsvotékha (chapitre consacré à la mitsva d’avoir foi en l’unité divine ; selon cet auteur, telle est l’opinion de Maïmonide dans les Hilkhot ‘avoda zara 1, 1-2). Telle est encore la thèse du dernier Rabbi de Loubavitch, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson (Liqouté Si’hot 20, p. 16, note 44).
Conversion au judaïsme : question et résolution
Toute conversion suppose une certaine trahison, à l’endroit des bonnes traditions que l’on a héritées de sa famille et de son peuple. Le Rav Kook écrit donc que le fait même de se convertir au judaïsme est chose complexe (Linevoukhé Hador 8), et c’est bien pourquoi les sages disent : « Les prosélytes sont durs à Israël comme un dartre » (Yevamot 47b) – en d’autres termes, pour Israël, la demande de conversion se pose durement, en raison de l’abandon que la chose suppose pour la personne du prosélyte.
Mais puisque la foi d’Israël amène la bénédiction sur tous les peuples, et que le candidat à la conversion désire s’agréger au peuple juif afin d’ajouter force à celui-ci, pour le bien de toute l’humanité, il n’y a pas là de trahison. De plus, au cours du temps, le prosélyte lui-même ou sa descendance sera mieux à même, grâce à ses racines, de comprendre l’âme de sa nation d’origine, et sera davantage en mesure d’influer sur elle, depuis la source d’Israël, en lui dispensant savoir, morale et bénédiction selon ce qui lui convient (Linevoukhé Hador 52).
Traduction : Jean-David Hamou



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