LA FOI NATURELLE ET LES SOURCES DE L’HÉRÉSIE

Rav Eliézer Melamed

 

La foi (émouna) en Dieu est l’axiome fondamental de la tradition juive ; aussi les prophètes et les sages du Talmud ne se sont-ils pas employés à en démontrer la véracité, et se sont-ils contentés d’en illustrer le sens et d’en clarifier les concepts. En effet, plus la foi devient claire et manifeste dans tous les domaines de l’existence, plus sa conscience se renforce en l’esprit, le sentiment et l’ensemble de la vie. On peut dire que l’homme, par nature, est croyant ; simplement, si sa conception de la foi est erronée, par exemple s’il se représente Dieu de façon matérielle et limitée, des objections naîtront dans son esprit. Il pourra notamment se demander comment il se peut que Dieu, qui est parfait, connaisse des manques, et comment concevoir que Dieu, qui est bon, fasse le mal. À mesure que des objections de ce genre occuperont son esprit, des doutes affecteront de plus en plus sa foi, doutes qui le conduiront parfois même à renier celle-ci, ou ce qu’il tenait pour telle. Et si ces doutes se renforcent encore, ils le conduiront peut-être à ne plus croire en la possible existence d’une foi véridique, de la même façon qu’une personne qui a souvent été trompée, et par de nombreux individus, peut finir par perdre toute confiance en l’humanité, penser que tous les hommes sont des tricheurs. Cependant, le temps passant, l’homme revient naturellement à la foi, à l’exception de ceux dont la déception a été telle qu’ils s’obstinent à renier leur foi, quoique leur nature puisse être encline à croire.

 

Crise de la foi dans les dernières générations

 

Dans les dernières générations, concurremment avec le développement des sciences naturelles, humaines et sociales, la conscience de l’homme s’est considérablement développée et enrichie. De nombreux domaines autrefois insondables sont devenus intelligibles. Le développement scientifique a amélioré les conditions de vie, les modifiant du tout au tout. Des médicaments ont été créés pour soigner des maladies jadis incurables, et l’espérance de vie s’est considérablement accrue. Grâce aux progrès technologiques, la production de nourriture, de meubles, de vêtements, la construction immobilière, se sont grandement perfectionnées, au point que, de nos jours, l’homme moyen peut vivre dans un confort que seuls de grands monarques pouvaient autrefois se permettre. Grâce aux sciences sociales, d’utiles méthodes d’organisation de la société et de l’économie ont vu le jour, et des procédés nouveaux sont apparus pour soigner les maladies psychiques.

De ce fait, certaines conceptions de la foi, qui étaient aisément partagées par le passé, ne suffirent plus à satisfaire l’homme moderne. Certaines explications, par exemple, reposaient sur la « petitesse de l’homme », l’idée que celui-ci ne saurait comprendre le monde où il vit, et que Dieu seul peut le secourir, ce de façon miraculeuse. Aussi, lorsque la science se développe et parvient à trouver des solutions à de nombreux problèmes, des explications de ce type semblent contestables. Ainsi, des croyances qui étaient tenues jadis pour universelles ont été ébranlées, devenant l’objet de critiques et de railleries.

 

Restauration de la foi

 

Plus la foi se libérera des théories étriquées qui suffisaient à certains dans les générations anciennes, plus elle recommencera à battre dans la conscience des hommes, qui la fonderont sur des conceptions justes, propres à éclairer leur voie vers une vie meilleure et pleine de sens.

En outre, plus la foi juive est justement conçue, plus elle éclaire l’univers. À celui-ci, elle donne en partage la vaste vision prophétique ; au peuple juif, elle donne le désir d’invoquer le nom de l’Éternel, d’œuvrer au parachèvement du monde sous la conduite de la Torah, de ses mitsvot et de ses valeurs. À cette fin, il faut s’adonner à l’étude de la Torah en étant conscient que celle-ci vise le tiqoun (réparation, parachèvement) du monde, et en approfondissant les idées spirituelles, les pensées profondes enfouies en tous ses détails. De cette façon, les succès des sciences naturelles et humaines, loin de perturber la révélation de la vérité toranique et de lui être un obstacle, lui donneront un supplément de force et d’élévation. Cela, à deux égards : a) l’homme, créé à l’image de Dieu, ayant mis au jour ces découvertes scientifiques, comprendra qu’il s’agit là de sagesse divine – ce que nous appelons ma‘assé béréchit, « œuvre de la création » ; b) à ces sciences, la foi donnera des valeurs, une signification morale et divine.

 

Preuves rationnelles

 

Il s’est trouvé de grands sages d’Israël, dans la période des Guéonim et des Richonim (du VIIIe siècle au XVIe) qui confortèrent la foi d’Israël en produisant des preuves rationnelles à son appui. On peut distinguer dans leurs écrits trois types principaux d’arguments, que nous résumerons brièvement.

1) Le principe de causalité, argument cosmologique. Si l’on admet le principe de création, quelle qu’en soit la théorie (ce qui inclut celles du big bang et de l’évolution), nous devons supposer qu’il existe une cause au fait qu’un processus créatif s’est mis en branle. En remontant la chaîne des causalités, on est obligé de conclure qu’il existe une Cause première et infinie. Quand bien même on adopterait la thèse d’un monde préexistant, non créé, il doit à tout le moins se trouver une cause de son existence, puisque ce monde, lui-même fini, ne saurait être sa propre cause. On doit donc admettre que le monde est l’effet d’une cause infinie, qui est Dieu.

2) Le principe de finalité, argument téléologique. Puisque nous observons un monde si complexe et si ordonné, il nous faut admettre qu’une volonté l’a ordonné dans un but déterminé. En d’autres termes, l’argument précédent s’intéressait à l’existence même du monde, qui requiert une cause, tandis que ce second argument se focalise sur ce qui caractérise le monde, lequel est ordonné avec sagesse dans un nécessaire dessein.

3) La conscience humaine, argument ontologique et existentiel. L’existence de Dieu se prouve par le fait même que Dieu se trouve dans la conscience humaine, et que l’homme ne peut concevoir que ce qui existe dans la réalité, à l’exclusion des choses qui n’ont point d’existence et ne sauraient en avoir. Si donc la notion de Dieu existe dans la conscience humaine, c’est que Dieu existe dans la réalité.

 

Ce à quoi répondent les preuves rationnelles

 

Jusqu’à la période des Guéonim, les sages d’Israël, à l’exception de Philon d’Alexandrie, ne recherchaient pas de preuves rationnelles à l’existence divine. À partir de la période des Guéonim, et pendant celle des Richonim qui la suivit, les sages, dans leur majorité, ne traitaient pas non plus de ces questions. Il faut donc se demander pourquoi, à la fin de la période des Guéonim et pendant celle des Richonim, des sages juifs nombreux, quoique minoritaires, tels que Rav Saadia Gaon, Rabbénou Ba‘hya ibn Paqûda et Maïmonide recherchèrent des preuves rationnelles à l’appui de la foi d’Israël.

Il semble qu’il y ait deux explications à cela : premièrement, la recherche de preuves rationnelles apparaît à la suite du développement de l’argumentation philosophique parmi les nations du monde. Puisque la foi doit se manifester dans tous les domaines de la conscience, le besoin s’est fait sentir de lui donner également expression au moyen d’instruments philosophiques. Deuxièmement, en raison de la piètre situation des Juifs en exil, des doutes surgissaient quant à la foi d’Israël, qui parut mensongère à certains. De plus, de dures attaques contre la foi juive provenaient de dignitaires d’autres cultes, de sorte qu’il devint nécessaire de défendre la religion, notamment au moyen d’arguments philosophiques.

On doit toutefois signaler que, de l’avis de nombreux auteurs, malgré la grande valeur de la philosophie dans l’élucidation des concepts, les preuves philosophiques à l’appui de la foi ne sont guère décisives. Cela, parce que la foi, de même que la vie, précède l’intellect ; de sorte que la raison peut expliquer la vie en tant que phénomène, ou la foi en tant que phénomène, mais sans pouvoir la prouver ni la nier.

 

Preuves rationnelles à l’appui de la foi : ce qu’il faut en penser

 

Tout bien considéré, il convient que tout étudiant de Torah connaisse aussi, fût-ce de manière résumée, les preuves de ce type. Mais dans leur grande majorité, les sages d’Israël n’ont point fondé leur foi sur des preuves d’ordre philosophique, et se sont simplement appuyés sur l’argumentation rationnelle pour purifier la croyance de toute trace de corporification, tandis que leur foi elle-même se fondait sur la simple faculté de croire, propre à l’homme : de même que l’homme sait qu’il vit, de même croit-il. Quant à l’objet même de la foi, il s’appuie sur une tradition précise et fidèle, perpétuée de génération en génération, dont le fondement est la révélation divine accordée aux patriarches, au peuple d’Israël réuni au Sinaï, à Moïse notre maître et à tous nos prophètes après lui.

 

Foi d’Israël et modestie

 

La vertu de modestie est indispensable pour intégrer à soi une foi véridique. De Dieu même, nous ne saurions rien penser ni dire, car Il est au-dessus de toute compréhension. À ce qui se révèle à nous, en revanche, nous pouvons appliquer une pensée, une parole. La Torah fait allusion à cela, en ce qu’elle ne débute pas par la lettre aleph, première de l’alphabet hébraïque, mais par beth, la deuxième. En d’autres termes, la Torah ne commence pas par la « description » du Créateur même, ni par un discours sur le divin, mais par la notion de création : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Gn 1, 1).

Seule d’entre toutes les croyances et religions, la tradition juive s’abstient d’un discours sur Dieu même. Cela n’affaiblit point la foi d’Israël mais la conforte. Tel l’homme qui tente de contempler le soleil et finit par altérer sa vision, au risque de ne plus rien voir correctement, ainsi l’homme qui, vainement, tente des théories et des discours sur Dieu même : ce n’est pas Dieu seulement qui échappera à sa compréhension, mais le propos et le but de la création lui seront impénétrables. S’il se concentre sur ce qui nous est révélé, en revanche, il pourra s’attacher à Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces.

 

La foi d’Israël se manifeste dans tous les domaines de l’existence

 

C’est précisément parce que la foi d’Israël se circonscrit humblement, et ne tente pas de définir le Créateur Lui-même, qu’elle peut traiter de la pleine manifestation du divin dans le monde et dans l’homme. En cela, elle embrasse toute la vie humaine. C’est là sa particularité essentielle ; car, du point de vue des sentiments puissants de la foi, des hommes de toutes origines peuvent, comme le peuple juif, accéder à de hauts sommets. De même, quand la philosophie réfléchit à la source divine et s’efforce d’écarter toute conception anthropomorphique, les sages des nations peuvent atteindre des conceptions aussi élevées qu’Israël. Mais c’est spécialement dans la pensée juive que la foi se manifeste dans tous les pans de l’existence, avec, comme principes de conduction toranique, les six cent treize mitsvot. À partir de là, la puissance et la bénédiction que la foi recèle se répandent dans l’entier monde (comme l’enseigne le Rav Avraham Yits’haq Kook, Da‘at Eloqim, pp. 135-136).

 

Dans la conscience, le sentiment et l’ensemble de la vie

 

Puisque la foi d’Israël se manifeste dans tous les domaines de l’existence, c’est une mitsva que de la consolider dans les trois cercles qui entourent la vie humaine : la conscience, le sentiment, enfin l’ensemble de la vie.

Dans la conscience : par l’étude de la pensée juive, qui traite du sens de la foi, ainsi qu’il est dit : « Tu sauras en ce jour, et tu méditeras en ton cœur, que l’Éternel est Dieu, dans les cieux en haut et sur la terre ici-bas, il n’en est point d’autre » (Dt 4, 39). De même, il est dit : « Je suis l’Éternel ton Dieu » (Ex 20, 2) ; « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un » (Dt 6, 4) ; « Reconnais le Dieu de ton père et sers-le d’un cœur entier, d’une âme désirante » (I Ch 28, 9). Nous l’avons vu, dans le judaïsme, l’étude de la foi est celle des manifestations du divin dans le monde, non une tentative de comprendre l’essence divine, ce qui excède nos capacités. L’étude du dévoilement divin, c’est l’étude des paroles de la Torah et des prophètes qui se rapportent à la conduite divine dans le monde. C’est encore la contemplation de la création, qui, elle aussi, constitue un dévoilement divin.

Dans la conscience : par la mitsva d’aimer l’Éternel et celle de le craindre. Il est dit ainsi : « Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces » (Dt 6, 5) ; et : « C’est l’Éternel ton Dieu que tu craindras, Lui que tu serviras, en son nom que tu jureras » (Dt 10, 20).

Dans l’ensemble de la vie : par l’étude de la Torah et l’observance générale de ses mitsvot. Il est dit en ce sens : « En toutes tes voies, connais-le » (Pr 3, 6). Nos sages enseignent, à propos de ce verset : « C’est là un petit texte, mais dont toutes les disciplines de la Torah dépendent » (Berakhot 63a). En effet, ce verset contient la position essentielle de la foi d’Israël, d’après laquelle la relation à Dieu doit s’exprimer dans tous les domaines de l’existence. Plus on observe les mitsvot – ce par quoi l’on suscite la révélation divine dans de plus nombreux domaines –, plus on se renforce en sa foi… et plus celle-ci nous renforce ; car une mitsva en entraîne une autre.

 

Traduction : Jean-David Hamou

 


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