CROYANTS, FILS DE CROYANTS

Rav Eliézer Melamed

 

La faculté de croire est ancrée dans l’âme du peuple juif

 

Tous les êtres humains ont une aptitude fondamentale à la foi. Chez la majorité d’entre eux, cela se traduit par la croyance en Dieu, source de toute vie, qui confère à l’existence une valeur suprême et sacrée, une haute signification. Cependant, chez les Juifs, l’aptitude à la foi se manifeste avec une telle puissance qu’elle les pousse à ne pas se contenter d’une vérité restreinte, d’un bien limité : elle les presse constamment d’aspirer à progresser davantage, à donner à chaque chose une signification morale plus profonde, éternelle. Bien plus, l’histoire du peuple juif est la Bible même, le livre qui raconte comment la vérité divine se révéla dans le monde. Aussi les Israélites sont-ils appelés par le Talmud maaminim bné maaminim (« croyants, fils de croyants ») (Chabbat 97a).

 

Nécessité de comprendre et de parfaire

 

La qualité qui se trouve au fondement de l’émouna (foi) d’Israël est la volonté de comprendre l’existence et tout ce qu’elle renferme, ainsi que d’être associé à l’Éternel pour dispenser le bien à toutes les créatures. Cette volonté est ce qu’il y a de plus élevé en l’homme : ce dernier veut comprendre le monde et le rendre meilleur. Quand la Torah fut donnée, il devint clair que tel est le sens profond de la notion d’image divine présente en l’homme. Il devint également clair que, par la volonté de comprendre et de faire le bien, l’homme se rapproche de Dieu de la manière la plus éminente et la plus pure.

Si l’on approfondit davantage la question, il apparaît que les principales qualités nécessaires à l’acquisition de la foi d’Israël sont les vertus de bienfaisance et de modestie, de sagesse et de bravoure. Ce sont là les qualités par lesquelles se sont distingués tous les grands sages d’Israël.

 

Vertu de bienfaisance

 

La vertu de bienfaisance (‘hessed) exprime la volonté infinie de réparer le monde entier, et témoigne de la foi profonde que la chose est possible. Animé de ce sentiment, l’homme bienfaisant se dévoue tant qu’il peut pour répandre le bien et la bénédiction dans le monde. Abraham notre père se distingua particulièrement par cette vertu, lui qui fut le père des croyants.

 

Vertu de modestie

 

Il faut être doté de modestie (‘anava) pour intégrer la révélation divine sans y mêler le moindre biais personnel, ni prétendre à plus qu’il ne nous est révélé. Il s’agit donc de modestie à l’égard du Ciel, non d’une faiblesse humaine qui consisterait à ne pas oser demander ce dont on a besoin, ou à ne pas savoir prendre d’initiatives. Celui qui n’est pas humble à l’égard du Ciel aura tendance à tenter de comprendre ce qui dépasse son entendement. Même s’il est de bonne volonté, il mêlera malgré lui ses inclinations à sa compréhension du divin. Dès lors, il ne pourra aspirer à une réparation (tiqoun) infinie, et se laissera séduire par des conceptions partielles, comme il arriva jadis aux idolâtres. Moïse notre maître, le plus grand des prophètes, a particulièrement incarné la vertu de modestie (cf. Nb 12, 3).

 

Sagesse et bravoure

 

La sagesse (‘hokhma) épure la compréhension de toute scorie qui entraînerait l’homme vers l’idolâtrie. Sans sagesse, même si l’on est modeste et bon, on ne saurait accéder à la foi ni comprendre la Torah. Les sages enseignent ainsi : « L’inculte ne peut craindre la faute, et l’ignorant ne saurait être pieux » (Maximes des pères 2, 5).

La bravoure (guevoura) est nécessaire pour oser poser de grandes questions, profondes comme l’abîme. Quand même il s’écoulerait beaucoup de temps jusqu’à l’obtention d’une réponse juste, on ne se contentera pas de réponses partielles, qui, là encore, conduiraient au paganisme. On attendra vaillamment de recevoir une pleine réponse. La bravoure est également nécessaire pour se dévouer au tiqoun du monde, en dépit de tous les obstacles. L’homme vaillant sera même prêt à offrir sa vie pour la foi.

 

Abraham, père des croyants

 

Le Midrach raconte que, dès sa plus tendre enfance, Abraham notre père se demandait : qui a créé le monde, qui le dirige, et quel est le but de l’univers ? Tous les gens qu’il connaissait servaient des idoles ; mais le jeune Abraham rejeta progressivement leurs croyances. Il comprit d’abord que les statues adorées par ses contemporains n’avaient pas de réalité, mais il consentit à examiner les affirmations des serviteurs du soleil et de la lune : se pourrait-il que ces astres fussent des divinités, et que les statues les représentassent seulement ? Or en poursuivant sa réflexion, il vit que la force de ces astres était limitée, et qu’ils devaient nécessairement avoir été créés par une entité plus puissante qu’eux. Ainsi, tandis qu’il cherchait la vérité qui brûlait en lui, Abraham notre père refusait toute réponse incomplète à ses questions. Pourtant, animé qu’il était d’un désir insatiable de découvrir la voie du vrai et du bien, il ne se décourageait pas, et poursuivait sa quête ; jusqu’à ce que l’Éternel se révélât à lui en ces termes : « Je suis le Créateur du monde. » Les sages enseignent à ce propos :

« Parabole d’un homme qui allait d’un endroit à l’autre, et qui vit un jour une citadelle en flammes. Il dit : “Se peut-il que cette citadelle n’ait pas de maître ?” Le maître de la citadelle lui apparut et lui dit : “Je suis le maître de la citadelle.” De même, comme Abraham notre père disait : “Se peut-il que ce monde n’ait point de Maître ?”, le Saint béni soit-Il lui apparut et lui dit : “Je suis le Maître du monde” » (Gn Rabba 39, 1 ; cf. également Nédarim 32a, ‘Avoda Zara 9a ; Maïmonide, Hilkhot ‘avoda zara 1, 3).

Les sages du Midrach (Gn Rabba 38, 13) racontent que Téra‘h, père d’Abraham, servait les idoles et vivait de la vente de statues destinées au culte idolâtre. Un jour, comme il devait voyager, il chargea Abraham d’assurer la vente à sa place. Un client se présenta pour acheter une statue ; le jeune Abraham lui demanda : « Quel âge as-tu ? » L’autre répondit : « Environ soixante ans. » Abraham lui dit : « Malheur à l’homme de soixante ans qui veut se prosterner devant une statue vieille d’un jour ! » L’homme fut pris de honte et s’en fut.

Une femme arriva, qui tenait en sa main une assiette de fleur de farine ; elle la posa devant les statues. Quand elle fut partie, Abraham prit un bâton et brisa toutes les statues, sauf la plus grande d’entre elles, entre les mains de laquelle il plaça le bâton. Quand son père fut de retour, il poussa des cris et demanda : « Qui a brisé les statues ? » Abraham lui répondit : « Je ne te cacherai pas qu’une femme est venue avec une assiette de fleur de farine, et que les statues ont commencé à se disputer. L’une disait : “Je mangerai la première !”, et l’autre disait : “C’est moi qui mangerai la première !” Alors la plus grande d’entre elles a pris le bâton et a brisé les autres » Le père lui dit : « Tu te moques de moi ! Elles ne savent même pas qu’on leur apporte de la nourriture ! » Abraham lui répondit : « Tes oreilles n’entendent-elles pas ce que dit ta bouche ? C’est bien ce que j’avais dit : il n’y a nulle vérité dans les idoles. » Mais Téra‘h voulait croire en l’idolâtrie ; aussi remit-il Abraham entre les mains du roi Nemrod, afin que celui-ci l’obligeât à partager leur foi.

Quand Nemrod constata qu’Abraham niait le pouvoir des statues, il lui dit : « Prosternons-nous devant le feu lui-même. » Abraham lui dit : « Dans ces conditions, nous devrions nous prosterner devant l’eau, qui est capable d’éteindre le feu ! » Nemrod répondit : « Prosternons-nous donc devant l’eau. » Abraham reprit : « S’il en est ainsi, il nous faudrait plutôt nous prosterner devant un nuage, puisque c’est de lui que provient l’eau ! » Nemrod admit : « Prosternons-nous devant le nuage. » Abraham dit alors : « Il faudrait plutôt se prosterner devant le vent (roua‘h), qui disperse les nuages ! » Nemrod dit : « Prosternons-nous devant le vent. » Abraham poursuivit : « Prosternons-nous plutôt devant l’homme, qui porte en lui le souffle (roua‘h) ! » Nemrod lui dit : « Tu parles beaucoup, mais moi, je ne me prosterne que devant le feu, et je vais t’y jeter. Que ce Dieu devant qui tu te prosternes vienne alors te sauver de la fournaise ! »

Abraham fut jeté dans la fournaise ardente, mais un miracle lui fut fait, et il en sortit vivant. C’est en raison de sa disposition à affronter tous les autres, à renier les idoles et à invoquer le nom divin qu’il fut appelé Abraham l’Hébreu (ha-‘Ivri, littéralement « l’homme de la rive ») : « Le monde entier se tenait sur une rive du monde, et lui se tenait sur l’autre rive » (Gn Rabba 42, 8).

 

Le sens de la bienfaisance, chez Abraham notre père

 

La foi qui caractérise Abraham notre père s’exprime notamment dans la principale de ses vertus : la bienfaisance (‘hessed). Contrairement aux idolâtres, dont le culte est essentiellement destiné à satisfaire leurs désirs et à accroître leur amour-propre au détriment des autres, Abraham aimait les créatures, et tout son désir était de leur être bienfaisant. Aussi ouvrait-il sa tente à tout passant. Lors même qu’il se sentit faible, un jour de très grande chaleur, il se posta à l’entrée de sa tente afin de voir si quelque voyageur se présenterait. Il demanda même miséricorde pour les gens pervers de Sodome et de Gomorrhe, pensant qu’ils se repentiraient peut-être. Par amour de Dieu et des créatures, il rapprocha nombre d’hommes de la foi en l’Éternel, des bons traits de caractère et des bonnes actions ; au point que les sages disent de ses disciples, qui étaient vertueux : « L’œil bienveillant, l’humilité d’âme et la tempérance caractérisent les disciples d’Abraham » (Maximes des Pères 5, 19). Nombre d’entre eux se convertirent à la foi hébraïque (Gn Rabba 39, 14 ; Avot de-Rabbi Nathan 12).

 

La révélation divine est au centre de la foi

 

La vertu d’émouna est l’instrument nécessaire à la compréhension de la doctrine d’Israël ; mais le contenu même de l’émouna est la révélation divine. C’est la particularité de la foi juive que de ne pas procéder de l’homme – qui créerait en son esprit une représentation de la divinité –, mais de se fonder sur un dévoilement divin. En d’autres termes, la vertu d’émouna, dans la pensée juive, ne définit pas l’objet de la foi ; elle rend seulement possible l’intégration de la révélation divine, laquelle est l’objet de la foi.

Les premiers dévoilements divins furent adressés aux patriarches, Abraham, Isaac et Jacob. Tous avaient pour thèmes le peuple d’Israël, la terre d’Israël et la vocation d’Israël : attirer la bénédiction sur le monde entier. Il est dit, par exemple, à Abraham notre père : « Je ferai de toi un grand peuple, Je te bénirai et J’accroîtrai ton renom ; et tu seras bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et ceux qui te réprouvent, Je maudirai ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Gn 12, 2-3).

Mais la révélation la plus essentielle est celle de l’ensemble de la Torah et des mitsvot, que les enfants d’Israël reçurent au pied du mont Sinaï. Cette révélation se prolonge dans les paroles des prophètes (comme l’explique le Kouzari ; cf. notamment I, 11-25, où l’auteur montre que la foi juive se fonde sur la révélation divine faite au peuple d’Israël).

 

Histoire d’Abraham : la lecture du Maharal de Prague

 

Pour mettre en relief le fait que la foi d’Israël débute par une révélation divine, et non par une thèse humaine, le récit biblique de la vie d’Abraham commence par la révélation qui lui est faite, ainsi qu’il est dit : « L’Éternel dit à Abram : “Va-t’en de ton pays, de ta patrie et de ta maison paternelle, vers le pays que Je te montrerai” » (Gn 12, 1).

La Torah aurait pu commencer par évoquer la grandeur d’Abraham notre père, qui, dans sa profonde sagesse, s’interrogeait, recherchait le Créateur, fut prêt à offrir sa vie au nom de la foi, et qui, bien qu’on s’apprêtât à le jeter dans la fournaise ardente, refusa de servir les idoles et de renier l’Éternel. De même, la Torah aurait pu raconter comment Abraham invoqua le nom de l’Éternel et convertit de nombreuses personnes qui marchaient à sa suite. Si elle s’abstient d’un tel récit, c’est pour mettre l’accent sur le fait que la foi commence par le choix divin de se révéler à Abraham, non par le choix délibéré d’un homme (Maharal, Nétsa‘h Israël 11). Il est dit ainsi : « Tu es l’Éternel, le Dieu qui choisit Abram, le fit sortir d’Ur en Chaldée, et qui changea son nom en Abraham » (Ne 9, 7).

Les qualités qui conviennent à la compréhension de la foi d’Israël sont elles-mêmes un don de Dieu. C’est l’Éternel qui créa les âmes d’Israël en les dotant d’une volonté infinie de comprendre le monde et de l’amender, de la modestie nécessaire à la compréhension de la parole divine, sans y mêler d’intérêts personnels, et de la bravoure nécessaire pour s’attacher à la foi, malgré tous les obstacles de ce bas monde. Il est dit ainsi : « Ce peuple, Je l’ai créé pour Moi, il racontera ma louange » (Is 43, 21). Le choix qui s’offre aux enfants d’Israël est de savoir s’ils restent fidèles à leur nature profonde, poursuivent leur recherche de la parole divine, et continuent d’apporter au monde la bénédiction, ou s’ils s’écartent à la suite des idoles et du penchant au mal, quitte à en subir la sanction. Mais Israël ne saurait modifier ses caractéristiques naturelles.

 

Traduction : Jean-David Hamou

 


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