Rav Eliézer Melamed
Question : dans la période présente, les soldats de Tsahal combattent avec bravoure pour défendre notre peuple et notre terre. Dans le même temps, la coalition a l’intention d’adopter prochainement une loi relative au statut des étudiants de yéchiva en matière de service militaire, ce qui aura des conséquences sur l’ensemble de la population ‘harédi. D’après l’expérience du passé, il est à craindre qu’une telle loi ménage la possibilité d’une dispense de service à l’égard de milliers de jeunes orthodoxes qui, pour autant, n’étudient pas comme il conviendrait à des élèves de yéchiva. Quelle est la position de la Torah à ce propos, et dans quel sens les députés devraient-ils voter, selon la halakha ?
Réponse : cette question se compose de trois éléments. 1) Les étudiants de Torah sont-ils, selon la halakha, dispensés de service militaire ? 2) Le projet de loi présentement discuté est-il bon ? 3) Serait-il juste de faire tomber le gouvernement en raison de telles lois ? Nous répondrons principalement sur le premier point, et évoquerons brièvement les deux suivants.
La mitsva du service militaire
C’est une obligation toranique, incombant à tout Juif mâle en bonne santé, que de s’enrôler dans l’Armée de Défense d’Israël. Ce principe inclut les étudiants de Torah. Deux mitsvot sont à la base de cette obligation, et chacune est considérée par nos sages comme une mitsva à portée générale, qui équivaut en importance à la somme de toutes les autres mitsvot ; ce sont : a) le fait de sauver des Juifs de la main de leurs ennemis ; b) la mitsva de yichouv haarets (peuplement et édification de la terre d’Israël), c’est-à-dire le fait d’agir afin que le pays promis par l’Éternel à nos pères et à nous-mêmes soit entre nos mains, non en des mains étrangères.
Sauvetage d’Israël
C’est une importante mitsva toranique que de porter secours à une personne en danger, comme il est dit : « Tu ne te tiendras pas indifférent face au sang de ton prochain » (Lv 19, 16). Les sages enseignent, dans la Michna : « Quiconque sauve la vie d’un Juif, le verset le lui impute comme s’il avait sauvé tout un monde » (Sanhédrin 4, 5). Quand il est nécessaire, pour sauver quelqu’un, de déroger aux lois du Chabbat ou à d’autres défenses (à l’exception des trois fautes capitales que sont le meurtre, l’idolâtrie et les unions interdites), nous avons la mitsva d’y déroger pour porter secours à notre prochain. Nous voyons donc que le sauvetage d’une vie équivaut en importance à l’ensemble des mitsvot.
La mitsva de porter secours à autrui suppose d’être prêt à s’exposer au danger, comme l’enseignent nos sages : « D’où apprend-on que, si l’on voit son prochain se noyer dans un fleuve, ou traîné par une bête sauvage qui s’apprête à le mettre en pièces, ou menacé de mort par des brigands, on doit venir à son secours ? de ce que le verset dit : “Tu ne te tiendras pas indifférent face au sang de ton prochain” » (Sanhédrin 73a). Certains commentateurs estiment qu’il est ici question d’un risque léger, semblable à celui qu’un homme est prêt à encourir pour préserver tout son argent (Séfer Méïrat ‘Einaïm, Choul‘han ‘Aroukh Harav, Michna Beroura 329, 19). D’autres disent que l’on parle d’un grand risque (Beit Yossef, ‘Hochen Michpat 426, d’après Talmud de Jérusalem et Hagahot Maïmoniot, Rav Tsvi Yehouda Kook ; cf. Pniné Halakha – Ha‘am véhaarets 4, note 1).
Se mettre en danger en temps de guerre obligatoire (mil‘hémet mitsva)
Tout ce que nous venons de dire concerne le sauvetage d’un individu. Mais quand il s’agit de porter secours au peuple juif, nous avons indubitablement affaire à une guerre obligatoire (mil‘hémet mitsva), ainsi que l’écrit Maïmonide : « Qu’est-ce qu’une guerre obligatoire ? C’est : a) la guerre contre les sept peuples cananéens ; b) la guerre contre Amaleq ; c) le fait de venir en aide au peuple d’Israël, face à l’ennemi qui se lève contre lui » (Hilkhot Mélakhim 5, 1). La mitsva de la guerre, où il s’agit de porter secours à la collectivité, oblige tout particulier à prendre des risques, bien au-delà de ce qui est exigé de nous pour le sauvetage d’individus israélites. Par conséquent, quand cela est nécessaire afin que l’issue de la bataille nous soit favorable, les soldats doivent être prêts à s’exposer de façon telle que le danger soit supérieur aux chances de salut. Comme l’écrit le Rav Avraham Yits‘haq Kook, le principe talmudique de va‘haï bahem*, d’après lequel la préservation de la vie a priorité sur toutes les mitsvot de la Torah, ne s’applique pas en temps de guerre, parce que les lois de la collectivité sont différentes de celles qui régissent l’individu. Pour garantir l’existence de la collectivité, les individus doivent être prêts à s’exposer au danger (Michpat Cohen 143 ; le Tsits Eliézer XIII 100 s’exprime dans le même sens).
La mitsva de yichouv haarets : peupler et édifier le pays
La seconde mitsva sur laquelle repose l’obligation du service militaire est celle du peuplement et de la mise en valeur du pays, ainsi qu’il est dit : « Vous hériterez du pays et y habiterez, car c’est à vous que J’ai donné ce pays en héritage. Et vous prendrez possession du pays » (Nb 22, 53-54). Les sages enseignent que cette mitsva équivaut en importance à toutes les mitsvot de la Torah (Sifré, Réeh 53). Cette mitsva l’emporte sur le principe de protection de la vie individuelle. En effet, il nous est ordonné de conquérir la terre d’Israël ; or la Torah ne prévoit pas que nous nous reposions sur des miracles ; et puisque en toute guerre il y a des morts, la mitsva de conquérir le pays oblige, pour être accomplie, à la mise en danger de vies (Min‘hat ‘Hinoukh 425 et 604, Michpat Cohen p. 327). À bien plus forte raison devons-nous combattre pour défendre les territoires qui se trouvent déjà sous notre contrôle.
La mitsva de peupler et de construire le pays s’applique en toutes les générations, comme l’écrivent Na‘hmanide et de nombreux autres décisionnaires. Ce n’est que sous l’effet d’une contrainte, parce que nous n’avions pas les moyens militaires ni politiques de coloniser le pays, que, pendant notre long exil, nous ne nous sommes pas occupés de cette mitsva. Certains auteurs, il est vrai, estiment que, selon Maïmonide, depuis la destruction du Temple, il n’y a plus de mitsva de conquérir la terre d’Israël. Mais tous les auteurs reconnaissent que, aux yeux de Maïmonide, il y a à tout le moins une mitsva d’y habiter. Par conséquent, une fois que le peuple d’Israël habite le pays, si des ennemis tentent de nous déposséder de territoires qui sont entre nos mains, la mitsva de yichouv haarets nous oblige à les combattre afin de défendre lesdits territoires. Il est en effet interdit de transférer des portions de la terre d’Israël à des non-Juifs (Dvar Yehochou‘a II Ora‘h ‘Haïm 48 ; Meloumedé Mil‘hama 1 ; Pniné Halakha – Ha‘am véhaarets 4, note 2).
Les erreurs de commandement ne sauraient remettre en cause la mitsva
Nombreux sont ceux qui émettent des critiques justifiées à l’égard de certains commandants, ou de l’ambiance « sécularisée » qui règne ici et là, ou encore de la politique militaire ; mais cela n’affecte pas la mitsva de s’enrôler à l’armée. Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler, une réalité demeure : sans Tsahal, nos ennemis se dresseraient contre nous pour nous anéantir. De plus, dans la mesure où ce sont des êtres humains qui accomplissent la mitsva du service militaire, il arrive nécessairement qu’ils commettent des erreurs stratégiques ou tactiques. Il en allait ainsi dans toutes les générations où le peuple d’Israël disposait d’une armée : il n’était pas rare que les rois et les généraux qui la commandaient commissent d’importantes fautes. Malgré cela, la mitsva de combattre en faveur du peuple et du pays restait pleinement en vigueur. Et quand nous ne parvenions pas à accomplir cette grande mitsva, il nous arrivait de terribles malheurs. Par conséquent, lorsqu’on a des critiques à exprimer à l’endroit de Tsahal, il faut les formuler de manière constructive, dans le but d’améliorer et de corriger la situation. Pour autant, la mitsva de s’enrôler dans l’armée ne perd rien de sa force exécutoire.
Les étudiants de Torah sont tenus d’accomplir cette mitsva
La mitsva d’étudier la Torah, malgré son immense importance, ne repousse pas celle de l’enrôlement militaire. Nous voyons ainsi que les disciples de Josué, fils de Noun, et ceux du roi David, partaient en guerre et ne craignaient pas, ce faisant, d’interrompre leur étude de Torah. Ce n’est que lorsque Josué suspendit son étude à un moment où il ne lui était pas nécessaire de se préparer à la guerre qu’un ange le lui reprocha (Méguila 3a). De plus, le livre de Bamidbar est également appelé ‘Houmach hapeqoudim (« le livre des recensements » ou les Nombres), parce que l’on y fait le compte de tous les soldats mâles qui participèrent à la conquête de la terre d’Israël.
De même, les sages enseignent qu’à une guerre obligatoire « tout le monde participe ; le nouveau marié lui-même sort de sa chambre conjugale, et l’épousée du dais nuptial » (Michna Sota 8, 7). De plus, pour toute mitsva que des tiers ne sont pas en mesure d’accomplir à notre place, on suspend l’étude de la Torah (Mo‘ed Qatan 9a). Or les étudiants de Torah ne peuvent prétendre que leur sang est plus rouge que celui de leur prochain. On voit ainsi que les prêtres (cohanim) et les lévites eux-mêmes participaient aux guerres obligatoires, comme de simples soldats. En outre, les lévites officiaient comme surveillants, responsables de l’enrôlement et des dispenses, et les cohanim encourageaient l’esprit combattant (cf. Pniné Halakha – Liqoutim I 2, note 1). Et lorsque le Talmud enseigne que les sages sont dispensés de garde (Baba Batra 8a), il n’est question que de gardes contre les vols, non de la défense du peuple et du pays.
La loi juste, selon la Torah
À la lumière de tout cela, la loi conforme à la Torah consisterait à dire que tous les Juifs mâles ont l’obligation d’effectuer leur service militaire, ce qui inclut les étudiants de yéchiva (nous traiterons une autre fois du service militaire et civil des filles). Toutefois, quand la guerre ne requiert pas la conscription de tous les étudiants de yéchiva, il est juste de reporter l’enrôlement des meilleurs éléments, qui se destinent au rabbinat ou à l’enseignement de haut niveau, dans le cadre duquel ils instruiront leurs étudiants à la pratique de toutes les mitsvot, y compris celle du service militaire.
De même, en raison de la haute valeur de l’étude toranique, il convient de prévoir des programmes plus courts pour les étudiants de yéchiva, à la manière de ce qui se fait dans les yéchivot hesder**. Plût au Ciel que la majorité des jeunes Juifs étudiassent dans le cadre des yéchivot hesder : outre la valeur même de l’étude, Tsahal disposerait ainsi d’un plus grand nombre de soldats combattants et dévoués, dont la contribution, dans le cadre d’un service court, serait supérieure à la contribution moyenne du soldat, de nos jours.
La loi actuellement discutée est-elle bonne ?
Dans la situation présente, où il existe une large communauté, instruite par ses grands maîtres dans l’idée – erronée – qu’il ne faut pas s’enrôler dans l’armée, il est clair aux yeux de tous que l’on ne peut procéder à une conscription forcée. Aussi faudra-t-il examiner la loi sur pièce : entraînera-t-elle ou non la conscription des jeunes gens ‘harédim ? Pour cela, il faut envisager profondément les différents problèmes qui entravent la conscription, et, à l’inverse, les moyens propres à encourager celle-ci. De même, il faut vérifier attentivement toutes les initiatives et toutes les lois précédentes, relever ce qui fut utile et ce qui fut nuisible. Il faut encore vérifier le comportement de Tsahal, en quoi il fut profitable, et en quoi il fut malencontreux (par exemple, les atteintes à l’indépendance du rabbinat militaire furent dommageables).
Pour pouvoir exprimer une opinion sérieuse et détaillée sur cette loi, j’aurais besoin de consacrer au bas mot deux mois pleins à son examen et à celui de la question sociale et militaire. Aussi ne suis-je pas, pour l’heure, en mesure d’émettre une opinion toranique responsable sur la loi d’enrôlement présentement débattue. Cela n’empêche certes pas le citoyen d’exprimer ce qu’il pense en cette importante matière, tout en faisant preuve de responsabilité et d’amour envers le peuple juif dans son ensemble. Formulons le vif espoir que nos représentants produiront une loi qui nous rapproche d’une observance entière de la mitsva.
Faut-il faire chuter le gouvernement ?
Même s’il s’avérait que la loi en question est mauvaise, il ne serait pas certain que l’opposition à cette loi dût faire tomber le gouvernement – la question étant d’un tout autre ordre. Car alors, ceux qui estiment que le gouvernement de droite est utile à la sécurité de l’État d’Israël – tandis qu’un gouvernement de gauche mettrait en danger la sécurité du pays, ce qui inclut celle des soldats de Tsahal – se sentiraient obligés de soutenir une loi mauvaise afin de préserver le gouvernement, tout en espérant voir un jour cette loi modifiée dans un sens plus favorable. À l’inverse, ceux qui pensent que le gouvernement de droite nuit à l’État d’Israël seraient enclins à s’opposer à cette loi, même s’ils l’estimaient assez bonne, ce afin de tenter de provoquer la chute du gouvernement.
Là encore, il convient à l’ensemble de la population de faire entendre ses positions. Il ne faut simplement pas mêler au débat fondamental sur la mitsva de l’engagement la question du maintien du gouvernement. Les érudits ont une responsabilité à l’égard de ce débat, et « une erreur en matière d’enseignement, quelque involontaire qu’elle soit, peut être considérée comme volontaire » (Maximes des pères 4, 13). En tout état de cause, la question de la continuité gouvernementale forme une question à part.
Traduction : Jean-David Hamou
*Lv 28, 5 : « Vous garderez mes lois et mes statuts, car l’homme qui les accomplira vivra par eux. » Yoma 85b : « Rabbi Yehouda a dit au nom de Chemouel : “Il vivra par eux”, et ne mourra point par eux. »
**Yéchivot où se conjuguent l’étude toranique et le service militaire. Le programme d’ensemble y est généralement de cinq ans, dont seize mois de pratique militaire proprement dite, le plus souvent au sein d’unités combattantes. Le reste de ces cinq années est consacré à l’étude de la Torah.



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