Rav Eliézer Melamed
C’est à Jacob notre père qu’a été faite l’une des plus grandes révélations prophétiques jamais survenues en ce monde : la vision de l’échelle plantée sur la terre, dont le sommet arrive jusqu’au ciel, et sur laquelle des anges divins montent et descendent. Soudain, surplombant l’échelle et les anges, Dieu apparaît : « L’Éternel se tenait sur elle ; et Il dit : “Je suis l’Éternel, Dieu d’Abraham ton père et Dieu d’Isaac” » (Gn 28, 13). On se demande alors quel message important, fondamental, essentiel, l’Éternel adressera à Jacob.
Si l’on s’arrêtait un instant, et que l’on demandât aux membres des différents courants religieux contemporains quel message il eût convenu de communiquer, selon eux, à l’occasion d’une des révélations prophétiques les plus importantes de notre histoire, nous recevrions de prime abord des réponses contrastées. Les Lituaniens diraient : « Étudie la Guémara de manière approfondie, jusqu’à ce que tu deviennes un érudit. » Les Hassidim diraient : « Attache-toi à Dieu et sers-le dans la joie. » Les disciples du Beit Yossef diraient : « Étudie la halakha selon la méthode de notre maître. » Les zélotes : « Tiens pour haïssables les impies et ceux qui se rapprochent d’eux. » Les charitables : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Les orthodoxes modernes : « Le savoir-vivre précède la Torah… »
Cependant, le Saint béni soit-Il dit à Jacob : « La terre sur laquelle tu reposes, c’est à toi que Je la donne et à ta descendance. Et ta descendance sera comme la poussière de la terre, et tu t’étendras au couchant et au levant, au nord et au midi » ; grâce à quoi « toutes les familles de la terre seront bénies par toi et par ta descendance » (ibid. 13-14). Telle est la révélation divine. Et effectivement, Jacob notre père put ainsi prendre conscience de la grande sainteté qui est celle du pays : « “Certes, Dieu est présent en cet endroit, et moi, je ne le savais pas.” Il fut saisi de crainte et dit : “Comme ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien d’autre que la maison de Dieu, et ceci est la porte des cieux” » (ibid. 16-17).
Contenu de toutes les révélations
D’expérience, je sais que de nombreuses personnes, au sein des différents courants religieux, ne prêtent pas une suffisante attention au contenu même des révélations prophétiques faites à nos pères, ni à leur importance. Ce, quelle que soit l’instruction de ces personnes, et malgré le nombre des lectures de ces passages bibliques, d’une année à l’autre. Si on le leur fait remarquer, elles ont tendance à dire : « Certes, dans ce verset, Dieu parle du peuple et du pays, et de la bénédiction apportée à toutes les nations ; mais il y a d’autres prophéties qui portent sur d’autres sujets… » Cependant, leurs propos ne sont pas exacts, car toutes les révélations faites aux patriarches portent sur la fondation du peuple d’Israël, appelé à croître et à multiplier, à hériter du pays et à apporter la bénédiction à toutes les nations.
Le livre de la Genèse contient seize communications prophétiques adressées aux patriarches. Cinq d’entre elles comportent l’ensemble des trois idées susdites : fonder un grand peuple, hériter de la terre de Canaan et répandre la bénédiction sur toutes les nations. Neuf communications expriment la promesse de la terre ; et dans trois autres, sont données à Jacob des indications relatives à son retour de ‘Haran en terre de Canaan, ou à sa descente en Égypte, ainsi que la promesse que l’Éternel fera revenir sa descendance en Canaan. Dans onze révélations, on trouve la bénédiction d’Israël, la promesse de l’accroissement du peuple, qui sera comparable aux étoiles du ciel et à la poussière de la terre, qu’il est impossible de dénombrer.
Plus que tout autre auteur médiéval ou moderne, Rabbi Juda Halévi insista sur ces principes et les expliqua dans son ouvrage Le Kouzari. C’est pourquoi le Gaon de Vilna disait de ce livre que les principes de la foi d’Israël et de la Torah en dépendent. De même, notre maître le Rav Tsvi Yehouda Kook, de mémoire bénie, en faisait souvent la louange, et en parlait comme du « premier et du plus important des ouvrages de pensée juive ».
Heureux sont les justes
Heureux sont nos soldats, qui combattent en exposant leur vie, défendant le peuple et le pays. Heureuses sont les femmes qui renforcent leur mari lorsque celui-ci sert de longs mois durant, au front. Heureux les parents qui élevèrent de tels braves. Heureux les rabbins et les rabbanites, les enseignants qui instruisirent les héros qui sont au front et les héroïnes qui sont à l’arrière.
Puissent nos soldats jouir, eux et tous les membres de leur famille, d’une grande bénédiction dans toute l’œuvre de leurs mains. Puissent-ils voir leurs fils et leurs filles, leurs petits-fils et petites-filles, leurs arrière-petits-fils et arrière-petites-filles, s’adonner à l’étude de la Torah et à la pratique des mitsvot. Grâce à leur dévouement, et à la lumière de la Torah, puissions-nous tous poursuivre la construction du peuple dans la justice et le droit, la bienfaisance et la miséricorde ; et que, par cela, la bénédiction vienne sur Israël et sur tous les peuples.
LES LÉVITES ET LES PRÊTRES CONDUISAIENT L’ARMÉE D’ISRAËL
Question : dans sa précédente tribune, le Rav a écrit que les étudiants de yéchiva étaient tenus à la mitsva de l’enrôlement militaire. Cependant, j’ai entendu dire que les étudiants de Torah sont assimilés à la tribu de Lévi, qui était consacrée aux choses saintes et à l’étude toranique, de sorte que ses membres ne participaient pas à l’armée. Maïmonide écrit ainsi : « Pourquoi Lévi n’a-t-il pas reçu d’héritage en terre d’Israël, ni de part au butin avec ses frères ? Parce que cette tribu a été distinguée pour le service de Dieu, pour accomplir son culte et enseigner ses voies droites et ses lois justes au grand nombre, comme il est dit : “Ils enseigneront tes préceptes à Jacob, ta loi à Israël” (Dt 33, 10). Les lévites ont donc été mis à l’écart des usages du monde : ils ne font pas la guerre comme le reste d’Israël, ils n’ont pas d’héritage territorial au sein du pays, ne jouissent pas librement de leur force de travail, mais ils sont l’armée de l’Éternel, comme il est dit au sujet de Lévi : “Béni, ô Éternel, sa force” (c’est-à-dire “son armée”, ibid. 33, 11). Et Lui, béni soit-Il, en a fait sa portion attitrée, comme il est dit : “Je suis ta part et ton héritage” (Nb 18, 20). Cela ne vise pas la seule tribu de Lévi, mais quiconque y sera porté par son esprit, d’où qu’il vienne » (Chemita véyovel 13, 12-13).
Réponse : cette opinion n’a pas de fondement, car les lévites et les prêtres participaient, précisément, aux guerres d’Israël. Lorsque Maïmonide écrit : « ils ne font pas la guerre comme le reste d’Israël », le propos est de dire que, parce que la tribu de Lévi n’avait point de portion dans le pays – à la différence des autres tribus –, elle ne participait pas aux guerres particulières à telle tribu, lorsque celle-ci devait défendre ses possessions propres. Mais quand il y avait une guerre de la collectivité d’Israël contre un peuple ennemi, la tribu de Lévi avait l’obligation de prendre part à la guerre, comme le reste d’Israël, ainsi que l’explique le Rav Kook (Chabbat Haarets sur Maïmonide, réf. cit.). De même, des versets explicites du livre des Chroniques (1C 12, 25-28) nous apprennent que, lorsqu’on intronisa David et que l’on fit le compte des soldats partant à l’avant-garde, on compta 4600 lévites, 3700 prêtres et 6800 Judéens.
De plus, les lévites servaient de commissaires de recrutement (choterim), comme nous l’apprenons de nombreux versets (1C 23, 1-4 ; 26, 29, 2C 19, 11 ; 34, 13). De même, nos sages ont enseigné : « Au début (à l’époque du premier Temple), on ne nommait pour commissaires que des lévites, comme il est dit : “Et les lévites seront commissaires devant vous” (2 C 19, 11) » (Yevamot 86b). À l’époque du second Temple, puisque seule une minorité de lévites s’en revinrent de Babylonie, on recruta les commissaires parmi toutes les tribus.
Dans la mesure où les lévites étaient originellement destinés à exercer des fonctions de surveillance, ils servirent de police militaire en temps de guerre, ainsi qu’il est dit : « Les commissaires parleront au peuple en ces termes : (…) Et quand les commissaires auront fini de parler au peuple, ils établiront les chefs des armées à la tête du peuple » (Dt 20, 5-9). En d’autres termes, lors d’une guerre facultative, la fonction des officiers lévites était de dispenser d’enrôlement ceux qui avaient construit une maison nouvelle et ne l’avaient pas encore inaugurée, ou planté une vigne sans avoir joui de ses fruits, ou épousé une femme sans avoir vécu auprès d’elle pendant un an. Mais pour une guerre obligatoire, par exemple une guerre destinée à protéger la population et le pays d’une menace ennemie, tous ceux-là étaient obligés de partir au combat ; les commissaires au recrutement ne dispensaient que les malades et les infirmes, inaptes au combat.
Puis, quand on commençait à marcher au combat, les commissaires se tenaient derrière les soldats, encourageaient les affaiblis, punissaient les déserteurs. À cette fin, on préposait des policiers puissants, armés de lances, pour entailler les cuisses de ceux qui tentaient de fuir ; en effet, la désertion risquait de causer la déroute (Michna Sota 8, 6 ; Rachi sur Nb 26, 13).
En plus de cela, les prêtres et les lévites exerçaient d’importantes fonctions au sein de l’armée d’Israël, en servant de référents toraniques (le « rabbinat militaire » de l’époque), d’éducateurs militaires et de police militaire. Un groupe d’élite, au sein des lévites et des prêtres, était chargé de porter l’arche d’alliance, qui partait avec les combattants. Avant le combat, le prêtre appelé mechoua‘h mil‘hama (« l’oint de la guerre ») encourageait les soldats ; certains prêtres sonnaient des trompettes et chantaient, comme l’ordonne la Torah (Nb 10, 8-9 ; Dt 10, 8-9 ; Dt 20 ; Sota 42b ; Séfer Yeréïm 432).
En résumé, non seulement les lévites combattaient comme les autres tribus, mais en tant que préposés au service de la collectivité, ils faisaient office de rabbins militaires avant la lettre, et servaient comme force éducative et comme police militaire. Certains formaient la « sayéret matkal » (« unité d’élite de l’état-major ») de leur temps, unité combattante la plus puissante, qui défendait l’arche et le commandement. Et quand les chefs de l’armée échouaient, c’est à cette unité qu’il revenait de conduire le combat, comme il advint à l’époque des Hasmonéens (cf. Na‘hmanide sur Nb 8, 2).
USAGES ÉTRANGERS, MAGIE ET HALAKHA
« Namasté »
Question : est-il permis aux Juifs de saluer quelqu’un en lui disant « namasté » – mot par lequel il est d’usage de se saluer, dans la culture hindi ou népalaise, quand on se rencontre ou que l’on se sépare – tout en s’inclinant légèrement et en joignant les paumes des deux mains ? Y a-t-il là une transgression de l’interdit portant sur les usages étrangers (‘houqot hagoïm) ou sur l’idolâtrie (‘avoda zara) ?
Réponse : de même qu’il est permis de saluer autrui par les mots en usage dans les autres langues, de même est-il permis de se dire « namasté ». Ce n’est pas considéré comme constitutif d’un « usage étranger », au sens où la Torah l’entend, car l’interdit de se conformer aux usages étrangers consiste à imiter une coutume solidement établie et consacrée dans la culture d’un peuple, coutume qui ne présente pas de raison rationnelle ni d’utilité. En revanche, quand une formule de salutation a une raison d’être, elle n’est pas visée par l’interdit. Or la traduction littérale de « namasté » est : « Je me prosterne à tes pieds », et sa signification dans la littérature védique ancienne est : « Je m’incline devant la sainteté qui est en toi. » Il n’y a pas là de contenu idolâtre, mais une vérité : en chaque être humain, en effet, réside une étincelle divine, qu’il convient d’honorer.
Cependant, il est préférable aux Juifs de saluer autrui en disant « Chalom » (paix), qui est un des noms du Saint béni soit-Il (Chabbat 10b), nom par lequel les Juifs ont coutume de bénir leurs frères. Quand on rencontre des Chrétiens convenables, il convient aussi de les saluer en disant « Chalom » ; mais il n’est pas d’usage de redoubler l’expression (« Chalom, chalom ! ») (Guitin 62a ; Choul‘han ‘Aroukh, Yoré Dé‘a 148, 10).
Pourquoi se saluer par le mot de « Chalom » ? Parce que, lorsque deux personnes, toutes deux animées d’une âme, se rencontrent, un enrichissement et un perfectionnement* mutuels se créent ; par cela, le nom de l’Éternel se révèle dans le monde. En d’autres termes, saluer autrui exprime non seulement la reconnaissance de la valeur sacrée de mon prochain en tant qu’individu, mais encore l’idée que la rencontre est révélatrice et féconde, ce par quoi le nom divin se dévoile dans le monde.
Shambala et mandala
Question : est-il permis de porter un bracelet shambala, ou d’afficher chez soi l’image d’un mandala – image faite de formes géométriques –, ou de décorer son intérieur avec une plante en pot appelée « bambou porte-bonheur » ?
Réponse : c’est permis. Bien que les idolâtres croient que l’utilisation de ces objets dispense la sérénité ou la guérison par l’effet de forces mystiques, il n’est pas interdit d’en posséder, tant qu’on les considère seulement comme de jolis ornements. Même si l’on pense que ces images ont un pouvoir calmant, cela n’est pas interdit, à condition de considérer que le calme qu’elles dispensent émane de leurs qualités plastiques propres, c’est-à-dire que le mélange des couleurs et la proportion des formes possèdent un effet rassérénant.
Poupées vaudou
Les poupées vaudou servent dans certains pays d’Afrique à des emplois magiques, principalement pour porter atteinte à son prochain, mais parfois aussi pour guérir. Quiconque utilise ces poupées à ces fins transgresse un interdit de la Torah. Si l’on ne croit pas dans leur pouvoir magique, il n’y a pas d’interdit toranique à en avoir chez soi ; mais il est juste de ne pas en avoir, même à titre décoratif, car il ne convient pas de décorer sa maison avec une chose que certains utilisent pour commettre un interdit.
Traduction : Jean-David Hamou
*Hachlama : mot de même racine que chalom.



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