Rav Eliézer Melamed
Question : nous avons lu, dans la paracha de la semaine (Vaye‘hi, Gn 47, 28 – 50, 26), les bénédictions de Jacob à ses fils, ainsi qu’à ses petits-fils Ephraïm et Menaché. De cela, on peut déduire que les bénédictions possèdent un effet. Cependant, une question se pose : toutes les bénédictions viennent de Dieu. Si donc il convient, selon Dieu, de bénir telle personne, celle-ci sera bénie ; et si cette personne n’en est pas digne, elle ne sera point bénie. Quelle est donc la valeur d’une bénédiction que l’on reçoit d’un juste, ou de ses parents ?
Réponse : parce que Dieu a créé l’homme à son image, Il a doté sa parole d’une influence sur ce qui advient en ce monde terrestre et dans les mondes supérieurs. Aussi une malédiction proférée par un homme peut-elle nuire, tandis qu’une bénédiction qu’il formule peut exercer une influence favorable.
Quand une personne faute, sa position est altérée, se fissure ; mais bien souvent elle reste encore tangente. Or, lorsqu’on maudit cette personne, la malédiction trouve prise sur le défaut qui l’affecte, et peut faire pencher la balance dans le sens défavorable. Inversement, quand une personne accomplit une mitsva, ses mérites s’accroissent ; mais sa condition reste tangente dans de nombreux cas. Quand on bénit cette personne, la porte s’ouvre devant la bénédiction divine, afin que celle-ci repose sur elle. Le mot berakha (bénédiction) contient une idée d’accroissement, d’adjonction. Celui de qelala (malédiction) dénote la diminution et le manque.
La force d’influence des bénédictions est supérieure à celle des malédictions, comme l’ont enseigné les sages : « La mesure de bienfait est toujours supérieure à celle d’adversité » (Sota 11a).
Bénédictions de Noé, d’Isaac et de Jacob à leurs enfants
La bénédiction des parents envers leurs enfants a une force particulièrement grande ; et quand les parents sont des justes, cette influence est d’autant plus forte. Aussi la bénédiction que Noé accorda à ses fils Chem et Japhet, de même que la malédiction qu’il adressa à son fils ‘Ham et à son petit-fils Canaan, influèrent-elles sur eux et sur leur descendance, en leurs générations. Il est écrit en effet : « Et il dit : “Maudit soit Canaan ; il sera esclave des esclaves de ses frères.” Et il dit : “Béni soit l’Éternel, Dieu de Chem, et que Canaan soit leur esclave. Que Dieu mette au large Japhet ; qu’il réside dans les tentes de Chem, et que Canaan soit leur esclave” » (Gn 9, 25-27).
C’est pourquoi, quand Isaac s’apprêta à bénir Esaü, son fils le plus âgé, Rébecca craignit fort que la bénédiction ne parvînt à celui qui n’en était pas digne. Aussi exigea-t-elle de son fils Jacob d’obtenir cette bénédiction qui, en réalité, lui revenait. Lors même qu’Isaac se fut aperçu de l’erreur dans laquelle on l’avait induit, et en raison de quoi il avait béni Jacob au lieu d’Esaü, il comprit que sa bénédiction reposait à présent sur la personne de Jacob (Gn 28, 1-6).
Dans le même ordre d’idées, lorsque Jacob notre père bénit les fils de Joseph, il eut soin de placer sa main droite sur la tête d’Ephraïm. La bénédiction possède en effet une formidable puissance, or Jacob voyait prophétiquement qu’Ephraïm, le plus jeune, serait promis à une plus grande destinée que Menaché (Gn 48, 14-20). Avant sa mort également, Jacob veilla à bénir ses fils de la manière la plus appropriée à chacun, comme il est dit : « Il les bénit, dispensant à chacun sa bénédiction propre » (Gn 49, 28).
Bénédiction parentale
Ce n’est pas seulement les justes d’exception qui ont le pouvoir de bénir leurs enfants : tout parent a ce pouvoir particulier. Parce qu’ils les ont élevés avec amour, et qu’ils les ont éduqués et sustentés dans le dessein de leur être bienfaisants, les parents sont le canal d’abondance de leurs enfants. Dès lors, la bénédiction parentale est de grand poids. En outre, le Ciel même fait des parents, puisqu’ils les ont engendrés, le conduit de leur bénédiction.
Dans la mesure où la bénédiction parentale possède une force particulière, de nombreux parents ont coutume de bénir leurs enfants avant un événement important : mariage, début d’études, enrôlement à l’armée, obtention d’un emploi, voyage à l’étranger… De même, de nombreux parents ont coutume de bénir leurs enfants le soir du Chabbat. Ce moment convient bien à la bénédiction, car à l’entrée de Chabbat la paix repose sur Israël, et les entités accusatrices elles-mêmes se taisent. Tout le monde est joyeux, tranquille, et la bénédiction abonde dans le monde.
De nombreux parents bénissent leurs enfants et leurs petits-enfants le soir de Kippour, quand le cœur est ouvert au repentir. Au titre de la bénédiction qu’ils leur accordent, ils les éveillent à la téchouva, les encouragent à se renforcer dans l’étude de la Torah et la pratique des mitsvot (Maté Ephraïm 619, 2, Qitsour Choul‘han ‘Aroukh 131, 16).
Bénédiction des parents avant leur mort
Il convient aussi que les parents, avant de mourir, s’évertuent à bénir leurs enfants, car à l’approche de la mort, l’âme se libère des chaînes corporelles, se purifie et se raffine ; de sorte que le pouvoir de bénir grandit encore (Sforno sur Gn 27, 2). Nos sages enseignent, dans le même sens : « Tu vois que les justes bénissent leurs enfants à l’approche de leur mort. Ainsi, Isaac dit à Esaü : “Et je te bénirai en présence de l’Éternel, avant ma mort” (Gn 27, 7). C’est pourquoi, lorsque Jacob fut malade, Joseph prit ses deux fils et les introduisit auprès de son père, afin que celui-ci les bénît » (Tan‘houma, Vaye‘hi 5).
Puisque la bénédiction prononcée avant la mort possède une grande influence, les parents qui, avant de mourir, bénissent leurs enfants leur sont bienfaisants. Quant aux enfants eux-mêmes, qui se rendent auprès de leurs parents afin de recueillir leur bénédiction avant leur mort, ils leur sont aussi bienfaisants, car ils témoignent, par cela, de leur volonté de poursuivre leur héritage (Ma‘avar Yaboq, Imré No‘am 28).
Deux aspects de la bénédiction
La bénédiction qu’adresse un homme à son prochain, en sa présence, porte en elle une prière à l’Éternel. Dans le même temps, la personne à laquelle la bénédiction s’adresse se dispose à la recevoir. En effet, quand elle entend la bénédiction, son cœur s’ouvre à sa venue ; et les mots qu’elle accueille deviennent, pour elle, un canal par lequel l’abondance peut lui parvenir. La bénédiction mêle donc prière et acte spirituel, pour orienter l’avenir (cf. Séfer Ha‘iqarim 4, 19).
Bénir son prochain, autre que son enfant
Même une bénédiction adressée à son prochain, quel qu’il soit, exerce une influence. Nos sages disent ainsi : « Que jamais la bénédiction d’un homme ordinaire ne soit négligeable à tes yeux, car deux grandes figures furent bénies par deux hommes ordinaires et leurs paroles se réalisèrent : ce sont David et Daniel » (Méguila 15a).
Grande est la valeur de la bénédiction, car elle peut sauver de la destruction, comme il est dit : « Les femmes disaient à Noémie : “Béni soit l’Éternel qui, en ce jour, ne t’a point dépourvue d’un libérateur ; que son nom se maintienne en Israël ! » (Rt 4). Les sages enseignent que, grâce à cette bénédiction, la descendance de David fut sauvée, plusieurs siècles plus tard, quand Athalie voulut l’anéantir (Ruth Rabba 7, 15).
Dans le même ordre d’idées, les sages donnent pour consigne à tous ceux qui participent à une circoncision de bénir le bébé en ces termes : « De même qu’il est entré dans l’alliance, puisse-t-il entrer dans l’étude de la Torah, sous le dais nuptial et dans la pratique des bonnes actions » (Chabbat 137b).
Interdit de maudire autrui
C’est un interdit toranique que de maudire une personne en lui souhaitant de mourir, de tomber malade, ou de connaître quelque autre malheur. Même si le destinataire de cette malédiction ne l’entend pas, cela reste interdit, comme il est écrit : « Ne maudis point le sourd » (Lv 19, 14). Cet interdit s’explique de deux façons. Premièrement, la malédiction corrompt l’âme de celui qui la profère, en imprimant en lui de mauvais traits de caractère, la haine, la colère et l’esprit de vengeance (Maïmonide, Séfer Hamitsvot, défense 317). Deuxièmement, l’homme est créé à l’image divine, et l’une des principales expressions de cette dignité est la faculté de parler. En d’autres termes, la parole humaine est capable d’influence, en ce monde et dans les mondes supérieurs. Aussi, lorsqu’un homme maudit son prochain, il lui porte atteinte en ce monde, et provoque son accusation dans les mondes supérieurs (Séfer Ha‘hinoukh 231, Zohar III 85a).
Dommages engendrés par la malédiction
En général, l’homme est jugé d’après ses actes, et non en fonction des malédictions proférées contre lui. Aussi, généralement, lorsqu’un homme se conduit de manière juste, les malédictions ne sauraient lui porter atteinte, comme il est dit : « La malédiction gratuite ne se réalisera pas » (Pr 26, 2). Cependant, en temps de danger, si l’homme a commis une faute, et quoiqu’il se conduise ordinairement selon la justice, la malédiction peut s’appliquer à ladite faute, renforcer les accusations qui, dans le monde céleste, visent cet homme, et contribuer à un arrêt défavorable (cf. Zohar I 175a, Menorat Hamaor 20, Or Ha‘haïm, Bamidbar 23, 8).
De même, la Michna enseigne que les meurtriers involontaires devaient s’exiler dans les villes de refuge, et ne pouvaient en sortir qu’à la mort du Grand-prêtre. La mère de ce-dernier fournissait donc de la nourriture et des vêtements aux meurtriers involontaires, afin qu’ils ne priassent pas pour la mort de son fils. On demanda aux sages : « Qu’importe qu’ils prient pour la mort du Grand-prêtre ? N’est-il pas écrit : “La malédiction gratuite ne se réalisera pas” ? » Les sages répondirent : « Les Grands-prêtres eux-mêmes ont une certaine responsabilité en l’affaire : ils n’ont pas assez prié pour leur génération, afin qu’on n’en vînt précisément pas à commettre un meurtre involontaire » (Makot 11a). On voit donc que la malédiction a la faculté de nuire, même à celui qui n’a point fauté, quand un certain manque l’affecte, en particulier quand ce manque est lié au sujet à propos duquel on l’a maudit.
En général, la malédiction retourne à celui qui la profère
Si l’on s’en tient à la stricte règle de droit, on est fondé à maudire un pervers qui a fauté contre nous (Sanhédrin 85a). Nous voyons ainsi que des prophètes et des sages ont maudit des hommes qui avaient péché à leur encontre. Cependant, en raison du danger que cela présente, il est préférable de ne pas user de malédictions. En effet, quand elle n’est pas pleinement justifiée, la malédiction risque de se reporter sur son auteur. C’est pourquoi les sages recommandent d’agir suivant cet adage : « Sois parmi les maudits, non parmi les maudisseurs » (Sanhédrin 48b-49a). Le roi David maudit un jour Joab, fils de Tsérouya, parce que celui-ci avait tué Avner, fils de Ner, commandant de l’armée d’Israël, et parce qu’il avait gêné le processus d’unification des tribus d’Israël sous la conduite royale. David dit : « Moi et ma dynastie sommes à jamais quittes, vis-à-vis de l’Éternel, du sang d’Avner, fils de Ner. Qu’il retombe sur la tête de Joab et sur toute sa maison paternelle. Qu’il ne cesse d’y avoir, dans la maison de Joab, des gens souffrant de flux ou de lèpre, s’appuyant sur un bâton, tombant par l’épée ou manquant de pain » (2S 3, 28-29). Les sages disent : « Toutes les malédictions qu’a prononcées David contre Joab se sont accomplies en la descendance de David. » Quand ses descendants fautaient, la malédiction énoncée par David se réactivait, se dressant pour les accuser et leur causant d’être châtiés.
Faut-il avoir peur des malédictions ?
Bien que les malédictions aient la faculté de nuire, il est préférable de ne pas les craindre : plus un homme les craint, plus leur pernicieuse influence grandit à son encontre. On se renforcera donc, pour marcher dans les chemins de l’Éternel, car c’est la chose la plus utile pour se protéger des malédictions. Ainsi, dans la paracha où figurent tous les interdits relatifs à la sorcellerie, Dieu ordonne à Israël : « Tu seras intègre (hébr. tamim) envers l’Éternel ton Dieu » (Dt 18, 13). Par cela, on s’attachera à la vie, et l’on sera préservé de tous les sorciers et de leurs malédictions.
De plus, quand un homme sait que les malédictions proférées contre lui sont injustes, il convient qu’il se renforce en sa foi, et soit certain que ces imprécations se transformeront en bienfaits, ne lui porteront pas atteinte. Plus on se raffermira à cet égard, plus il en sera effectivement ainsi. Bien plus, les malédictions elles-mêmes se reporteront sur leurs auteurs, comme le dit le verset des Proverbes : « La malédiction gratuite ne se réalisera pas » – les commentateurs précisent : si la malédiction proférée était gratuite, elle retourne sur la tête de celui qui l’a émise (Rachi, Ralbag, Metsoudat David).
Le Méïri écrit ainsi, dans son commentaire des Proverbes, que le sage n’a pas à s’effrayer d’avoir à réprimander son prochain (de crainte qu’on le maudisse). En effet, « Dieu renversera, à son égard, la malédiction en bénédiction » ; et la malédiction retournera sur celui qui l’aura proférée.
Traduction : Jean-David Hamou



Leave a Reply