Rav Eliézer Melamed
Quand des enfants achèvent l’étude de la Bible
Vendredi soir, à la synagogue, entre les cantiques d’accueil du Chabbat et l’office d’Arvit, je prononce habituellement une homélie sur un sujet toranique. Chabbat dernier, comme le vendredi avait été jour de jeûne (celui du 10 téveth), j’ai dû être bref afin que, dès la tombée de la nuit, les fidèles pussent réciter le Chéma Israël et n’eussent pas à retarder la rupture du jeûne.
Avant d’exposer mon sujet de Torah, j’ai l’habitude d’annoncer les naissances de la semaine, et de féliciter les enfants et adolescents qui ont récemment terminé l’étude d’un livre ou d’un traité. Cette fois, j’hésitai : on s’apprêtait à donner, le dimanche suivant, une fête en l’honneur de plus de cinquante petites filles de notre village, qui étaient sur le point d’achever l’étude de toute la Bible ; puis, le lundi, était prévue une semblable fête pour plus de vingt jeunes garçons. Plutôt que de prononcer un discours de Torah, j’ai finalement choisi de lire les noms de ces filles et de ces garçons. Après tout, dans la Bible elle-même, de nombreux versets se contentent de citer les noms des enfants d’Israël. C’est le cas dans la paracha Chémot (Ex 1, 1 – 6, 1), quand les Hébreux s’apprêtent à quitter le pays d’Égypte ; de même, dans le livre des Nombres, quand ils sont sur le point d’entrer en terre d’Israël ; ou encore à l’époque d’Ezra et de Néhémie, au retour de l’exil babylonien. J’ai donc supposé que le discours rabbinique le plus réussi consisterait à citer les noms de ces merveilleux enfants, qui s’apprêtaient à clore l’étude des vingt-quatre livres bibliques.
Cérémonies de clôture
C’est d’ailleurs la quatrième fois que des enfants de notre village, garçons et filles, achèvent l’étude de toute la Bible. Cette étude a lieu chaque jour, trois cent soixante-cinq jours par an, au rythme de deux chapitres par jour. Au bout d’un an et quart, on a le mérite de clore toute l’étude. Les parents, et bon nombre de grands-parents, participent à ces fêtes de clôture, longuement préparées.
Lors de ces cérémonies, après avoir félicité les enfants, je leur ai fait remarquer à quel point les valeurs du peuplement du pays et de la fondation de familles étaient centrales dans la Bible. De là, j’en suis venu à résumer brièvement les lois du mariage : à quel âge se marier, pour les filles et pour les garçons ; comment la Torah conçoit la mitsva de procréation (« croissez et multipliez ») – en requérant l’enfantement d’un fils et d’une fille – ; et ce que les sages ajoutent à cette obligation – la naissance d’enfants supplémentaires. J’ai également dit à ces jeunes personnes que, telle que je la comprends, l’obligation rabbinique consiste à avoir, outre le fils et la fille que requiert la Torah, deux enfants supplémentaires ; et qu’au-delà, chaque naissance constitue un supplément de perfection apporté à la mitsva. À cet égard, chaque naissance nouvelle constitue une immense mitsva. Mon propos s’achevait par une bénédiction : que leur étude biblique les menât tous à un autre mérite : se marier, le moment venu, fonder de magnifiques familles, et poursuivre la voie de leurs parents, qui bâtirent leur maison en première ligne du peuplement juif, à Har Brakha, accomplissant ainsi de la plus belle façon la mitsva d’édifier la terre d’Israël. Puissent-ils, ce faisant, écrire une nouvelle page de l’histoire juive ; une histoire qui commence par la Bible et se continue en eux.
Trois degrés d’accomplissement de la mitsva
Lors de cette cérémonie, je me suis borné à mentionner l’importance de cette mitsva. Ici, je m’étendrai un peu plus sur la question. Il y a trois degrés d’accomplissement de la mitsva « croissez et multipliez ».
1) L’obligation toranique consiste à enfanter un fils et une fille. Quand même les circonstances sont difficiles, on doit s’efforcer grandement de s’en acquitter, et, à ce titre, s’aider le cas échéant des moyens autorisés qu’offre la médecine, tels que la fécondation in vitro.
2) L’obligation, telle que les sages la prévoient, est de s’efforcer d’avoir quatre enfants (cf. Joie et Bénédiction du foyer, chap. 5 § 6, note 6).
3) C’est un supplément de perfection apporté à la mitsva que d’avoir encore d’autres enfants, selon la force des parents : si les parents savent qu’ils pourront élever des enfants supplémentaires et les instruire à la Torah, aux commandements et à un métier, c’est pour eux une mitsva que d’avoir davantage d’enfants, autant qu’ils le pourront. Ce supplément de perfection apporté à la mitsva possède une valeur prodigieuse : quiconque enfante une âme d’Israël est considéré comme ayant enfanté tout un monde. Mais si les parents savent que d’autres naissances alourdiraient par trop leur charge, et que la colère, la nervosité, accompagneraient leur existence, il est préférable de ne pas rechercher ce supplément de perfection. Certes, chaque enfant supplémentaire leur serait une mitsva ; mais leur situation psychique, problématique, les conduirait à pécher fréquemment par colère et énervement, ce qui aurait certainement une influence néfaste sur l’éducation de leurs enfants. De plus, ceux qui souhaitent consacrer leurs forces à d’autres missions de valeur, de sorte que l’énergie leur manquerait pour élever d’autres enfants, y sont autorisés (ibid.).
En Égypte, la famille israélite est devenue un peuple
Chaque nation possède une essence particulière. C’est ce que la tradition vise quand elle parle des « anges préposés à chaque peuple au ciel ». Le caractère particulier de la monarchie égyptienne était sa puissance matérielle. Les Égyptiens maîtrisaient suprêmement la conduite des affaires publiques, ce qui visait à développer la richesse du royaume ; mais dans le même temps, leur tempérament les portait, de manière extrême, aux jouissances matérielles. C’est pourquoi la Torah ordonne : « Vous n’imiterez pas les actes de la terre d’Égypte où vous séjournâtes » (Lv 18, 3). Le midrach Torat Cohanim, commentant ce verset, explique que les Égyptiens étaient plongés dans les appétences terrestres (cf. Maharal, Les Hauts Faits de l’Éternel, chap. 4).
À l’époque de notre servage, tandis que les Égyptiens nous exploitaient, nous distinguions encore l’étincelle sainte que recélait leur inclination matérialiste. Grâce à cela, nous pûmes devenir très nombreux : les forces matérielles, caractéristiques de l’Égypte, furent canalisées en nous en tant que forces procréatrices, d’une formidable intensité. Nous pûmes ainsi sortir d’Égypte avec de « grandes richesses », comme l’Éternel l’avait promis à Abraham notre père, lors de l’Alliance entre les morceaux (brit bein habetarim) : « Sache que ta descendance sera étrangère, dans un pays qui ne sera pas le leur ; et on les assujettira et les fera souffrir. (…) Mais après cela, ils sortiront avec de grandes richesses » (Gn 15, 13-14). Ces grandes richesses ne sont pas seulement de l’argent et de l’or, mais le nombre des enfants, comme il est dit : « Or, les enfants d’Israël avaient fructifié, foisonné, multiplié, ils étaient devenus extrêmement puissants et emplissaient le pays » (Ex 1, 7).
De soixante-dix âmes à soixante myriades de soldats
Au cours de ses deux cent dix ans d’exil, la famille de Jacob, de soixante-dix âmes qu’elle comptait, devint un peuple de six cent mille hommes, âgés de vingt à soixante ans. Si l’on estime que le nombre des enfants et des adolescents égalait celui des adultes, et que le nombre des femmes équivalait à celui des hommes, le peuple d’Israël, fort nombreux, comptait environ deux millions et demi de personnes.
Fécondité des femmes israélites en Égypte
La question qui se pose est de savoir combien d’enfants devait faire naître chaque femme israélite, en moyenne, afin de passer, en deux cent dix ans, d’une famille de soixante-dix âmes à un peuple de deux millions et demi de personnes. Il y a quelques années, comme nous arrivions à la paracha Chémot – où la fécondité israélite est décrite comme fort dynamique –, j’ai demandé au Rav Yonadav Zar de bien vouloir calculer combien d’enfants devait avoir chaque femme sur la terre d’Égypte. Quelque temps après, le Rav Zar me répondit que la question de l’âge auquel les femmes se mariaient ordinairement était un élément non moins important que le nombre moyen d’enfants par femme. Si, par exemple, les femmes israélites se mariaient généralement à vingt-deux ans, elles devaient avoir, en moyenne, environ douze enfants. Mais si elles se mariaient en moyenne à quinze ans – comme il était, semble-t-il, admis en ces générations –, il suffisait à chaque femme d’avoir six enfants. Signalons que, dans ce calcul, sont inclus les seuls enfants en bonne santé, qui parvenaient eux-mêmes au mariage et qui, dès lors, avaient aussi, en moyenne et selon la seconde hypothèse, six enfants. Ceux qui mouraient dans leur petite enfance ou leur adolescence ne sont pas pris en compte.
La progression démographique dépend aussi de l’âge du mariage
Ce calcul nous révéla combien l’âge du mariage a d’influence sur la natalité. Il importe de signaler que la halakha elle-même recommande de se marier jeune (Qidouchin 29b, Choul‘han ‘Aroukh 1, 3). De plus, les faits nous apprennent que repousser l’âge du mariage rend nettement plus difficile la recherche d’un conjoint. Pour nous faire mieux sentir l’influence de ces deux paramètres essentiels – l’âge du mariage et le nombre d’enfants – sur la croissance d’une famille, le Rav Yonadav Zar a préparé le tableau que voici.
Le tableau
Dans ce tableau, est indiqué le nombre de descendants d’un couple arrivé à l’âge hypothétique de cent ans. Du côté gauche, figure l’âge moyen des époux le jour de leur mariage ; dans la ligne du haut, le nombre d’enfants nés de ce couple. Le temps moyen séparant les naissances dans un même couple est de trois ans.
NOMBRE DE DESCENDANTS DES FONDATEURS D’UNE FAMILLE,
À L’ÂGE DE CENT ANS
| 7 enfants | 6 enfants | 5 enfants | 4 enfants | 3 enfants | Age au mariage |
| 385 | 308 | 224 | 150 | 89 | 21 |
| 297 | 238 | 166 | 99 | 54 | 22 |
| 251 | 207 | 150 | 89 | 44 | 23 |
| 210 | 178 | 136 | 84 | 40 | 24 |
| 173 | 150 | 120 | 80 | 39 | 25 |
| 140 | 123 | 102 | 74 | 39 | 26 |
Il faut noter que, dans le cas moyen d’une famille de cinq enfants, dont les parents se sont mariés à l’âge moyen de vingt-trois ans, on arrive à cent cinquante descendants à l’âge de cent ans ; tandis que, si le couple avait eu sept enfants, mais qu’il se fût marié à vingt-six ans seulement, le nombre de descendants eût été de cent quarante.
« Plus on les opprimait, plus ils croissaient et s’étendaient »
Lorsque la foi est puissante, l’existence se fortifie ; alors, les épreuves les plus dures elles-mêmes n’amoindrissent pas la vie, mais la renforcent. C’est pourquoi, au lieu que le redoutable servage égyptien causât le désespoir et la limitation des naissances, les Hébreux continuèrent de procréer : « Plus on les opprimait, plus ils croissaient et s’étendaient » (Ex 1, 12). En revanche, quand l’élan vital diminue, la tendance est de se démettre de la vie et de décroître.
***
En ces temps de guerre, ceux-là même qui se sentent moralement atteints, du fait de la perte de soldats d’Israël, peuvent se renforcer en leur foi, et se souvenir que c’est pour la sanctification du nom divin que ces soldats furent tués. Si haute est leur stature, que nulle créature ne peut se tenir auprès d’eux dans le monde à venir. Leurs proches parents eux-mêmes peuvent, par la force du souvenir, s’élever, se ceindre de courage et insuffler la vie parmi leur famille et leurs proches. C’est très difficile, mais la consolation est à la mesure de la peine ; de même la bénédiction et le salut qui, de là, refleurissent.
Parfois, nous voudrions que l’opinion publique, dans son ensemble, reconnût les souffrances qu’endurent les familles en deuil ; ainsi, ces souffrances s’atténueraient. Mais les consolateurs ne peuvent qu’encourager, tandis que les familles endeuillées peuvent se renforcer, et amorcer un processus de croissance, de développement, à la lumière du prodigieux sacrifice consenti par leur proche, tombé au combat. Alors, la bénédiction qui parviendra à leur famille et à eux-mêmes sera d’une force redoublée.
Traduction : Jean-David Hamou



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