L’ACCORD SUR LES OTAGES ET LA BRAVOURE DE NOS SOLDATS

Rav Eliézer Melamed

 

 

 

Après l’accord

 

Nombreux sont ceux qui éprouvent de la déception à l’égard de cet accord humiliant. Nous espérions que, grâce à la bravoure et au dévouement de nos soldats, les dirigeants militaires et politiques du pays atteindraient les buts de guerre, anéantiraient entièrement le Hamas et son pouvoir, et ramèneraient les otages. Il se peut qu’en pratique le commandement militaire n’ait pas élaboré de programme tendant à vaincre le Hamas, et que cette organisation perverse se maintienne donc, extorquant à l’État d’Israël la libération d’abominables terroristes.

Nous n’avons pas encore achevé la guerre, et le temps n’est pas venu d’en dresser le bilan. Pour l’heure, notre devoir est de louer l’héroïsme des soldats, tant réguliers que réservistes, qui ont combattu pendant de longs mois ; les parents qui les ont éduqués, et ont prié pour eux ; la bravoure des femmes qui envoyèrent leur mari au combat, portant seules le joug du foyer. C’est un devoir sacré que de se souvenir de ces hommes saints, qui ont exposé leur vie pour la défense du peuple et du pays, de se rappeler le courage des blessés, qui ont tant souffert, et souffrent encore dans les hôpitaux.

Grâce à leur dévouement, le peuple d’Israël est vivant et vigoureux, il continuera sa progression. Même si, pour l’heure, nous n’avons pas obtenu la victoire, nous avons pu constater qu’ici, a grandi une génération capable de vaincre, et qui veut vaincre. C’est cela qui permet à Israël d’avancer, malgré les échecs de nos dirigeants. La grandeur, la rétribution de nos soldats et de leurs familles, qui se sont entièrement dévoués à Israël en sa guerre, sont inestimables. Ils ont eu le mérite d’accomplir deux mitsvot, dont chacune équivaut à l’ensemble des commandements de la Torah : l’édification du pays et le sauvetage de Juifs. Leur récompense dans le monde futur, monde de vérité et d’éternité, est infinie.

 

Dans ce monde, ici-bas

 

Même en ce monde-ci, grâce à leur esprit de sacrifice, l’occasion est donnée à nos héros bien-aimés d’ouvrir leur cœur, et de jouir d’une inestimable bénédiction. Celui qui, de nombreux jours durant, a combattu avec abnégation n’est plus tout à fait le même homme. Son âme s’est élevée à une dimension collective, nationale. S’il parvient à attirer dans son existence ne serait-ce qu’une part de cette dimension, c’est une grande bénédiction qu’il s’attire.

Nous ne parlons pas d’une bénédiction qui se traduit par de hauts faits, des actes retentissants, mais de la simple possibilité d’atteindre à une région plus profonde de l’âme, qui permet de vivre de façon plus juste et plus véridique. Ainsi de la relation de l’homme à sa femme, quand il revient du combat ; ainsi de la relation de la femme à son mari, quand, pendant des mois, elle a veillé sur leur famille et tenu leur foyer : les époux peuvent alors connaître une dimension plus profonde de l’amour qui les lie, et donner à leurs enfants une éducation meilleure. Il en va de même des parents, des frères et des sœurs ; et il en va de même des amis, ainsi que des familles endeuillées, que nous avons le devoir de soutenir. De même, c’est pour nous un devoir d’ajouter à notre étude de Torah, afin de contribuer à l’élévation de l’âme de nos martyrs.

Si, en conséquence de notre dévouement, on parvient à s’élever quelque peu dans l’étude et la compréhension de la Torah d’Erets Israël, dans l’accomplissement d’actes de bienfaisance, l’assiduité au travail, la ferveur dans la pratique des mitsvot, c’est une bénédiction incommensurable que l’on s’attire. Car un petit ajout qui vint du fond de l’âme a plus de poids que de grandes actions, quand elles restent à la surface ; un tel ajout produit de bons fruits, pendant longtemps.

 

L’exemple de Hanania, Mishaël et Azaria

 

Il convient de se rappeler Hanania, Mishaël et Azaria, qui, dès leur enfance, furent exilés de Jérusalem, et qui servirent comme officiers à la cour de Babylone. Quand tous les dignitaires de l’empire reçurent l’ordre de se prosterner devant la grande statue qu’avait fait ériger Nabuchodonosor, de nombreux Israélites oublièrent leur patrie et leur foi : ils se prosternèrent pour échapper à la mort. Mais Hanania, Mishaël et Azaria choisirent d’exposer leur vie : quand même on les menaça de les jeter dans la fournaise ardente, ils s’attachèrent à leur foi et refusèrent de se prosterner. Il leur paraissait certain qu’ils seraient brûlés, mais l’Éternel produisit un miracle et les sauva (Da 3 ; Méguila 12a).

Par leur abnégation, ils renforcèrent l’attachement de toute leur génération à la foi d’Israël. De cette période sombre, les sages disent : « Le Saint béni soit-Il voulut plonger le monde entier dans la nuit (…) et le sang (…) ; mais quand Il considéra Hanania, Mishaël et Azaria, il s’apaisa » (Sanhédrin 93a). En effet, grâce à eux, le peuple juif se souvint de son alliance avec l’Éternel son Dieu, revint sur sa terre, reconstruisit le Temple et les murailles de Jérusalem. Pour l’avenir même, cet esprit de sacrifice servit d’exemple et de modèle aux saints d’Israël qui firent don de leur vie pour la sanctification du nom divin.

La grande question qui se pose est de savoir comment, après un acte aussi prodigieux, on peut retourner à la vie ordinaire. Les sages demandent ce que devinrent ces trois héros, compagnons de Daniel. « Rav a dit : ils moururent par l’effet du mauvais œil. » En d’autres termes, ils essayèrent de poursuivre leur vie à ce même et suprême niveau. Leurs contemporains, eux aussi, attendaient cela d’eux. Mais vivre à un tel degré d’absolu est au-delà des possibilités humaines ; c’est pourquoi ils moururent du mauvais œil. Chemouel, à cette même question, donne une autre réponse : « Ils se noyèrent dans la “salive du monde”. » Les nations méprisaient Israël, disant : « Alors que Dieu vous accorde des miracles si grands, vous vous révoltez contre Lui, et vous prosternez devant une statue ! » Autrement dit, le grand miracle dont Hanania, Mishaël et Azaria bénéficièrent suscita contre Israël l’opprobre dont ils finirent par mourir. Mais Rabbi Yo‘hanan dit : « Ils montèrent en terre d’Israël, épousèrent des femmes, enfantèrent des fils et des filles » (ibid.). L’idée, ici, est qu’ils s’armèrent d’humilité : ils renoncèrent à leur statut éminent au palais impérial et accomplirent la mitsva de l’alya ; avec abnégation, ils s’installèrent en Erets Israël, qui était en ruines à cette époque, et eurent le mérite de fonder de belles familles.

Peut-on concilier ces trois réponses ? On peut peut-être avancer que Hanania, Mishaël et Azaria tentèrent d’abord d’accomplir de grandes choses, et qu’ils en moururent presque, sous l’effet du mauvais œil et de la médisance (la « salive du monde »), jusqu’à ce qu’ils eussent compris que telle n’était pas la bonne voie : ce qu’il convient d’accomplir, c’est la parole de l’Éternel, c’est monter en Erets Israël et y fonder des familles. Alors, en raison de cet anonymat volontaire, le monde les tenait pour morts ; mais sur la terre de vie, ils jouissaient d’une existence simple, emplie de bénédiction.

 

Dans le silence et la modestie

 

C’est un sentiment semblable que peuvent expérimenter nos valeureux soldats. Après s’être élevés à ces hauts sommets de don de soi, ils voudraient parfois accomplir de grandes choses, changer impétueusement le monde, le refaire en mieux. Les femmes, elles aussi, après avoir soutenu leur mari parti au front et porté courageusement leur famille, risquent de s’attendre à ce que tout, désormais, soit parfait. La déception risque d’être à la mesure des attentes : les époux risquent de tomber et de se briser sous la frustration. C’est pourquoi il faut revenir à une sainte routine, dans le silence et la modestie, et savoir que la bénédiction réservée aux chers héros de la nation repose dans les profondeurs de l’âme. À chacun d’ouvrir son cœur avec patience, et de recevoir paisiblement cette bénédiction.

 

MIRACLES ET DISCIPLINE INTÉRIEURE

 

 

Ceux qui réclament des miracles

 

Certains, mus par la déception ou le découragement, affirment : « Seul un miracle nous sauvera ! » Mais il nous faut savoir que les miracles ne sont pas destinés à cela. Ils ont principalement pour fonction de révéler la puissance et la providence divines. Ainsi, par les miracles de la sortie d’Égypte, le monde apprit que l’Éternel avait choisi Israël pour lui être un peuple d’élection. Par les miracles du Sinaï, lors du don de la Torah, chacun sut quelle valeur était celle de cette Loi, que Dieu donnait à Israël. De même, les miracles produits par l’Éternel lors de notre entrée en terre d’Israël, sous Josué – l’ouverture des eaux du Jourdain, la chute des murailles de Jéricho, l’arrêt du soleil à Gabaon, jusqu’à l’achèvement de la guerre – furent accomplis pour révéler ce fait à Israël et à tous les hommes : c’est sur ordre divin que les Hébreux pénétraient dans le pays et le conquéraient. Cependant, après cela, les Hébreux durent se renforcer en leur observance, conquérir et mettre en valeur le pays par les voies de nature.

 

Danger du miracle

 

Quand Israël dépend d’un miracle pour être sauvé, il se produit ensuite des crises, car c’est par les voies de la nature que l’Éternel a prévu de nous faire progresser. L’homme doit s’habituer à avancer dans la vie grâce à son assiduité, sa sagacité ; et c’est par sa vigilance qu’il doit se préserver des dangers. Mais quand c’est pas le biais d’un miracle qu’il jouit d’une bénédiction ou du salut, il se crée un dangereux fossé entre l’état intérieur de l’homme et ce qu’il a reçu en pur don. Son existence est alors suspendue au-dessus du néant, et ce qu’il a en main risque d’être perdu bien vite. En effet, un tel homme n’aura pas œuvré avec persévérance et résolution pour mériter la bénédiction ; il ne sait donc pas comment conserver le bien reçu, ni continuer de progresser. Parce qu’il n’aura pas appris à se protéger des dangers, les menaces pesant sur lui risquent de s’accroître.

Par exemple, quand une personne s’est enrichie progressivement, par l’effet de son travail et de ses talents, elle a appris, au cours de son labeur et de ses gains successifs, comment se conduire de façon responsable à l’égard de sa fortune. Celle qui, en revanche, a soudainement reçu une énorme somme, ne sait comment l’administrer. Bien souvent, elle commet des erreurs et perd sa fortune, tout en se disputant avec sa famille et ses amis. De même, un dirigeant qui s’est graduellement élevé saura comment conduire une équipe et mettre en place les évolutions nécessaires ; celui qui, au contraire, est subitement propulsé à la tête d’une institution commettra souvent des impairs, conduisant à sa chute. Dans le même ordre d’idées, quand un peuple gagne miraculeusement la guerre, il n’est pas rare qu’il perde la suivante : ses ennemis se seront bien préparés au combat, tandis que lui-même n’aura pas appris comment on prépare une armée à la victoire.

Pour combler ce fossé, creusé à la suite d’un miracle, il faut se renforcer grandement dans la conduite de ses actions, conformément à ce que nous offrent la nature et la raison. Hélas, en général, les gens qui ont bénéficié d’un miracle ont tendance à nourrir de vains espoirs en de grandes réussites, obtenues par de petits moyens. L’idée d’un labeur difficile, générateur d’une avancée lente et progressive, les indispose. Bien plus, le miracle est susceptible d’obscurcir la nature ; ceux qui en jouissent risquent de croire que telle est la situation souhaitable aux yeux de Dieu : que les hommes se contentent de prier, et que Dieu exauce tous leurs vœux. Ainsi, au lieu de se consacrer à l’étude de la Torah dans toutes ses disciplines, ces hommes risquent de s’attacher à la seule étude des miracles. Au lieu de s’évertuer à l’accomplissement de toutes les mitsvot qui leur incombent – celles qui nous obligent envers Dieu, comme celles qui gouvernent notre relation au prochain –, ils auront tendance à rechercher la perfection dans la pratique de quelques pieuses coutumes, tout en négligeant l’observance des autres commandements. Et au lieu de prier Dieu de les aider à être zélés dans leur travail, tel que le leur offre la vie naturelle, ils demanderont un miracle, contrairement à l’enseignement de nos sages. Ceux-ci ont dit en effet : « On ne se fie pas à la possible survenance d’un miracle » (Ta‘anit 20b ; Kouzari 5, 23 ; Na‘hmanide sur Dt 6, 16 ; Rema sur Yoré Dé‘a 116, 5).

 

Ce qu’il advint de la génération qui sortit d’Égypte

 

Considérons ce qui arriva à la génération de la sortie d’Égypte : aucune autre que celle-là n’assista à davantage de miracles, à de plus grands prodiges. Parce qu’elle ne s’était pas élevée par ses propres efforts dans les chemins de la foi, elle commit la faute du veau d’or. Et parce qu’elle ne s’était pas habituée à observer les paroles de la Torah selon les voies qu’offre la nature, elle tomba dans la faute des explorateurs, en conséquence de quoi il fut décrété au Ciel que tous mourraient dans le désert, à l’exception de Josué et de Caleb. Bien plus, selon Rabbi Aqiba, cette génération n’eut point part au monde futur. (Selon Rabbi Eliézer, cependant, elle eut part au monde futur, malgré ses échecs ; Sanhédrin 110b). De même, les livres prophétiques de la Bible nous montrent qu’une chute suit souvent le miracle, et que plus ce dernier est grand, plus rude est l’abaissement.

Quand on a bénéficié d’un miracle, on doit donc s’évertuer fortement à l’étude, aux bonnes actions et à l’affinement de ses traits de caractère, afin de n’avoir plus besoin de miracles, et de pouvoir recevoir toute l’abondance céleste par le biais de la nature. Si l’on n’y parvenait pas, on chuterait, et seuls les tiers pourraient en tirer la leçon : le miracle n’est là que pour nous éveiller à l’effort rationnel. Il nous faut donc nous armer de courage, continuer d’étudier la Torah d’Erets Israël, nous renforcer grâce à cela dans l’observance des mitsvot de yichouv haarets (peuplement et édification du pays) et de défense d’Israël face à l’ennemi ; tel le roi David, qui ne demanda point de miracle, mais pria seulement l’Éternel de l’aider à bâtir son armée et à insuffler en ses soldats un esprit de vaillance, afin qu’il pût avoir sur ses ennemis une victoire écrasante.

 

Traduction : Jean-David Hamou

 

 


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