Rav Eliézer Melamed
Nature et miracle
Question : la conduite du monde selon les lois de la nature est-elle une réalité qu’il nous faut accepter a posteriori, tandis que l’ordre des choses réellement souhaitable a priori serait que le monde subsistât par le biais de miracles, comme lors de la sortie d’Égypte ?
Réponse : Dieu a, dès l’abord, créé le monde avec sagesse, c’est-à-dire de manière telle qu’il puisse fonctionner selon des lois invariables, appelées lois de la nature. Dans ce cadre, l’homme comprend par quelles lois le monde est dirigé, et sait que tout acte qu’il accomplira aura une influence sur ce qui se produira, pour lui-même et pour son entourage. S’il choisit d’ajouter au bien, lui et ceux qui l’entourent en ressentiront l’influence ; s’il choisit le mal, il portera préjudice à lui-même et à son entourage. S’il apprend un métier, il pourra trouver du travail ; s’il travaille avec droiture et assiduité, il s’assurera de bons moyens de subsistance. S’il honore, aime et réjouit sa femme, et si celle-ci fait de même envers son mari, les époux jouiront d’une vie heureuse et bonne ; ils pourront élever et instruire correctement leurs enfants. Si l’homme est bon et fidèle envers ses amis, la société qui l’entoure sera bonne et solidaire. S’il étudie la Torah et en observe les commandements, il pourra, de la meilleure façon, donner expression à l’image divine qui est en lui ; il sera l’associé de l’Éternel dans la progression du monde vers son parachèvement et sa délivrance. Nous voyons donc que Dieu a créé le monde comme cadre adéquat pour que se révélassent les facultés et les talents de l’homme.
Nécessité du miracle
Cependant, une marche du monde exclusivement fondée sur les lois immuables de la nature présente elle-même un manque, en ce qu’elle risque de faire oublier l’Éternel. Les miracles sont destinés à combler ce manque. On peut envisager celui-ci de trois manières.
1) Les lois de la nature, d’après lesquelles le monde est conduit, paraissent à l’homme si bien ordonnées et impérieuses que les forces qu’elles gouvernent peuvent lui sembler autonomes, incréées. Quand ce bel ordonnancement est bouleversé par le biais de miracles, qui font brèche dans les lois de la nature, ou par la mise en branle de phénomènes naturels tels que les éclairs, le tonnerre, un tremblement de terre, une inondation, un incendie (cf. Berakhot 59b), la foi en l’existence du Créateur revient à la conscience.
2) Quand bien même l’homme admet qu’il y a un Créateur du monde, la sagesse et la puissance que renferment les lois de la nature risquent de le porter à croire que, depuis la création, la nature poursuit sa marche de manière autonome, sans que l’Éternel continue de la gouverner. L’homme devrait alors combattre pour survivre, prisonnier qu’il serait des lois de la nature, dominé par ses propres et épaisses inclinations, sans qu’il lui fût possible d’influer favorablement sur le monde et sur lui-même. C’est pourquoi Dieu fait parfois brèche dans l’ordre naturel, produit des miracles et montre aux hommes que c’est Lui qui maintient les lois de la nature afin de dispenser, par leur biais, sa lumière et ses bienfaits à ses créatures. L’homme peut alors comprendre que son rôle est de marcher dans les chemins de Dieu, de dévoiler ce que cachent les lois de la nature, et de les utiliser pour le bien. Plus grand sera ce dévoilement, plus heureusement nous pourrons transformer le monde.
3) Les justes eux-mêmes, qui recherchent constamment le droit et la justice, et ont toujours à l’esprit que Dieu est le Créateur du monde et le dirige en tout temps, risquent d’oublier que la nature au sein de laquelle ils vivent n’est pas parfaite. Ils s’habituent à ce que la conduite divine soit voilée par l’écran du monde, à ce que le mal échoie souvent au juste, le bien à l’impie. À l’intérieur de ce cadre, ils font certes de leur mieux, suivant la voie tracée par la Torah. Grâce aux prodiges qu’opèrent des maîtres miraculeux, qui s’originent dans un monde plus élevé, on se remémore l’aspiration infinie de l’âme vers l’amendement (tiqoun) du monde ; on refuse de s’accommoder des lacunes et des corruptions qui l’affectent, et l’on œuvre avec une force redoublée à la délivrance universelle.
Le but du miracle : faire savoir que Dieu dirige le monde
Nous voyons donc que le miracle est destiné à révéler et à proclamer que l’Éternel est Celui qui dirige le monde dans son entièreté, et qu’il convient à chacun de marcher dans ses voies. Le mot hébreu ness signifie certes « miracle », mais aussi « drapeau ». Le miracle, qui excipe à la nature, est comme un drapeau qui s’élève (mitnossess) très haut, afin qu’on le voie de loin, que l’on sache, par lui, que l’Éternel dirige le monde et que toutes les forces cosmiques sont en sa main. Il est dit ainsi : « Tu as laissé à ceux qui te craignent une bannière, qui s’élève face à l’archer, sélah ! » (Ps 60, 6). Suivant la lecture midrachique, l’Éternel a donné à ceux qui le craignent un signe (drapeau, miracle), afin d’avérer (léqachet, verbe de même racine que qochet, archer) sa parole. Dans le même sens, le mot ot (« signe ») veut également dire « miracle », « prodige », comme l’indique le verset : « Et tu prendras en main ce bâton, par lequel tu produiras les signes (otot) » (Ex 4, 17). Le miracle est le signe de l’intégrale direction que l’Éternel exerce sur le monde.
Miracles de la sortie d’Égypte et du don de la Torah
Deux grands miracles s’élèvent au-delà de tous ; par eux, l’Éternel s’est révélé au monde, et grâce à eux, le monde subsiste : la sortie d’Égypte et le don de la Torah. Quand même on méditerait de toutes ses forces sur la lumière divine que recèlent les lois de la nature, on ne jouirait pas d’une claire direction divine, ni en matière de foi, ni à l’égard des moyens à mettre en œuvre pour amender l’homme et le monde, si l’on ne connaissait pas la révélation miraculeuse qui eut lieu lors du don de la Torah. On se perdrait dans l’enchevêtrement de ses détresses et aspirations. De même, l’élection que fit Dieu d’Israël, pour révéler sa parole au monde, est le socle sur lequel repose le don de la Torah, et c’est lors de l’exode d’Égypte que se révéla cette élection.
C’est pourquoi l’élection d’Israël et la révélation du Sinaï se produisirent avec des signes et des prodiges, afin que chacun sût que ces événements surpassent tous les autres, lesquels sont enchâssés dans la trame de la nature et de l’histoire. Par ces deux événements, se révèlent la puissance et la souveraineté divines sur le monde. Nos sages enseignent, à ce propos, que l’Éternel aurait pu libérer Israël de l’Égypte par le biais d’une plaie unique, ou même par le truchement de la seule nature, sans en bouleverser les règles. Mais pour dévoiler au monde sa grandeur et sa puissance, devant lesquelles nulle puissance ne peut se tenir, l’Éternel châtia l’Égypte par dix plaies, jusqu’à ce qu’elle se soumît et libérât les enfants d’Israël. C’est bien ce qu’exprime le verset : « Je multiplierai mes signes et mes prodiges sur la terre d’Égypte » (Ex 7, 3). Il est dit aussi : « Afin que tu racontes aux oreilles de ton fils, et du fils de ton fils, quels prodiges J’ai produit sur les Égyptiens, et quels signes J’ai imposé sur eux ; et vous saurez que Je suis l’Éternel » (Ex 10, 2). C’est pourquoi il nous est ordonné de nous rappeler la sortie d’Égypte chaque jour de notre vie, notamment pendant les fêtes, ainsi qu’aux portes de nos demeures et par nos téphilines : afin que nous nous souvenions de tous les principes de la foi qui se révélèrent par le biais des miracles qu’accomplit l’Éternel, lors de notre exode (Na‘hmanide sur Ex 13, 16).
Dans le même sens, le don de la Torah eut lieu au milieu de dévoilements miraculeux et sublimes, à la vue de tout Israël ; cela, afin que tous eussent foi en l’Éternel et reçussent la Torah, comme il est dit : « Interroge donc les jours anciens… S’est-il jamais rien produit de semblable à cette grande chose ? a-t-on ouï chose pareille ? Un peuple a-t-il jamais entendu la voix de Dieu parlant au milieu du feu, comme tu as entendu, toi, en demeurant vivant ? » (Dt 4, 32-33).
Transition vers la conduite naturelle du monde
Lorsque les Hébreux entrèrent sur la terre d’Israël, cessèrent les miracles qui, jusque-là, accompagnaient leur quotidien. La manne ne tomba plus du ciel, et les enfants d’Israël durent se sustenter par le biais de la nature : labourer, semer, planter, cueillir, afin de cultiver de leurs propres mains les fruits saints qu’offre le pays, en retrancher les dîmes et prélèvements, compter les années sabbatiques et les jubilés. De cette manière, ils eurent le mérite d’accomplir la mitsva de yichouv haarets (peuplement et édification de la terre d’Israël), laquelle équivaut en importance à l’ensemble des mitsvot de la Torah (Sifré, Réeh 53 ; Tossefta ‘Avoda Zara 5, 2).
La conquête du pays s’est elle-même faite sur le mode naturel. Certes, au début de la guerre, l’Éternel accorda encore de grands miracles aux Israélites, afin de leur faire savoir, ainsi qu’à tous les hommes, que c’est sur ordre divin qu’Israël entrait dans le pays et le conquérait. C’est pour cette raison que Dieu fendit devant eux les eaux du Jourdain, fit s’écrouler les murailles de Jéricho, suspendit le cours du soleil à Gabaon, jusqu’à ce qu’Israël eût fini de frapper les cinq rois amorrhéens. Mais ils durent après cela se renforcer en cette mitsva, conquérir le pays par des moyens naturels ; et quand il y avait négligence, Dieu ne la suppléait point.
De l’enfance à l’âge adulte
De même que l’enfant voit tous ses manques comblés par ses parents, puis devient responsable de son existence à mesure qu’il grandit et doit pourvoir lui-même à sa subsistance, ainsi du peuple d’Israël. Dans un premier temps, l’Éternel pourvoyait à tous ses besoins, comme une mère s’occupe de son nourrisson. Puis, à mesure que le peuple grandissait et devenait adulte, la responsabilité lui fut transférée de dévoiler lui-même au monde la parole de Dieu, par le prisme de son histoire (‘Ein Aya sur Berakhot I 143).
Les grands miracles ont eu lieu afin de nous apprendre comment Dieu dirige le monde ; mais le but était, ensuite, que le peuple d’Israël vécût sur sa terre, et qu’il révélât, par l’observance de la Torah et des mitsvot, la parole divine du sein de la nature, afin que celle-ci fût tout entière emplie de la bénédiction divine. C’est bien en cela que fautèrent les explorateurs, qui fuirent la responsabilité de conquérir le pays sur le mode naturel.
Les miracles en temps de crise
Quand Israël choisit le bien, la bénédiction se répand par le biais de la nature. La Torah enseigne ainsi que, lorsqu’on observe les lois de l’Éternel, on jouit de la bénédiction du ciel et de la terre. Mais quand le peuple juif faute et faiblit, il a besoin de miracles afin de se rappeler que l’Éternel dirige le monde, et de bénéficier d’un sursis jusqu’à sa téchouva. Ainsi, pendant l’ère monarchique, comme le trône menaçait de s’effondrer, les prophètes Elie et Elisée furent les agents de grands prodiges, ce qui donna à Israël un délai de repentance. Mais parce que les Israélites ne se repentirent pas, la monarchie fut détruite et la richesse des tribus exilée. L’apparition de ces prodiges gardait cependant une utilité : ils n’empêchèrent certes pas la catastrophe, mais ils enseignèrent aux générations d’Israël que l’Éternel gouverne le monde, que, par amour pour ce peuple, Il lui envoya ses prophètes afin de le sauver, et que, lorsqu’Israël ferait téchouva, il connaîtrait la délivrance.
La délivrance dépend de la mitsva de yichouv haarets
Comprendre la valeur du travail accompli avec le concours de la nature est chose importante, de nos jours, car la délivrance dépend de la mitsva de yichouv haarets. Celle-ci s’accomplit sur le mode naturel, par le biais de Juifs qui font leur alya, peuplent le pays, y font vivre un État et une armée afin de protéger le peuple et le territoire, et y construisent le Temple. Cependant, préviennent les sages (Sanhédrin 97b), si le peuple juif ne faisait pas téchouva, l’Éternel susciterait contre lui, par des moyens surnaturels, un roi dont les décrets seraient aussi durs que ceux de Haman – jusqu’à ce que, ainsi mis à l’épreuve, nous fassions téchouva en nous établissant sur la terre d’Israël, et en la faisant prospérer de façon naturelle. Plus nous nous évertuerons en cette mitsva suivant les lois de la nature, mieux nous réussirons. Et si nous négligions cette mitsva, c’est par des épreuves que nous continuerions d’avancer.
PRIER SUR LE MONT DU TEMPLE : UN FAUX MOTIF D’INTERDICTION
Question : j’ai entendu rapporter les propos du rabbin ***, rabbin distingué, qui s’oppose au fait de se rendre sur le mont du Temple pour y prier. Selon lui, ceux qui font cela transgressent, entre autres, les paroles des sages en Berakhot 34b : « Rav Kahana a dit : “Celui qui prie à ciel ouvert est considéré comme insolent” », car la prière doit se faire dans la discrétion.
Réponse : il est fort étonnant que ce rabbin n’ait pas lu le commentaire de Tossephot sur cette parole talmudique (passage commençant par le mot ‘Hatsif). Les tossaphistes demandent pourquoi, dans ces conditions, Isaac pria « dans les champs » (Gn 24, 62). La première réponse qu’ils proposent consiste à dire que la prière d’Isaac eut précisément lieu sur le mont Moria, qui est un lieu saint. En d’autres termes, quand l’endroit est saint et voué à l’attachement unissant Israël à l’Éternel, on peut prier à l’extérieur a priori. Ces propos de Tossephot sont cités dans de nombreux ouvrages.
Traduction : Jean-David Hamou



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