Reconnaître la valeur de l’éducation et des enseignants
Les sages enseignent que la mitsva d’étudier la Torah équivaut en importance à l’ensemble des autres commandements, et que sa rétribution, elle aussi, équivaut à celle qui gratifie l’observance de toutes les autres mitsvot (Péa 1, 1 et Talmud de Jérusalem ad loc. ; Talmud de Babylone, Mo‘ed Qatan 9b). En effet, sans étude de la Torah, nous ne pourrions observer correctement les mitsvot. Ainsi, à la question de savoir ce qui prime en importance, de l’étude ou de l’acte, la réponse des sages est la suivante : « L’étude est plus importante, car elle amène à la pratique. » (Qidouchin 40b)
Mais on oublie parfois que la partie essentielle de la mitsva d’étudier la Torah est d’enseigner celle-ci. C’est ainsi que cette mitsva apparaît dans la Torah elle-même, puisqu’il y est dit : « Vous enseignerez [ces miennes paroles] à vos fils, vous en entretenant constamment, assis en ta maison, marchant en chemin, à ton coucher et à ton lever. » (Dt 11, 19) Or les sages précisent, dans le Sifré, que les disciples, eux aussi, sont appelés « fils » (banim) ; nous voyons donc que, pour les érudits du peuple juif, c’est une mitsva que d’enseigner la Torah à des disciples. Cela, parce que la Torah a pour propos de dispenser la vie au peuple d’Israël, afin qu’il marche dans les voies de l’Éternel et jouisse des bienfaits divins. Tant que l’étudiant de Torah ne transmet pas ses connaissances à ses enfants – et à ses élèves s’il a le mérite d’en avoir – sa Torah n’est pas encore une Torah de vie.
Dès lors, il revient à chacun d’entre nous d’honorer grandement les enseignants de Torah, car tout repose sur eux. Souvenons-nous toujours de leur exprimer personnellement notre reconnaissance et, plus généralement, de louer ceux qui participent à l’œuvre d’éducation, car c’est une œuvre sainte que la leur. Ils remplissent, de nos jours, le rôle autrefois dévolu à la tribu de Lévi, dont il est dit : « Ils enseigneront tes statuts à Jacob et ta Loi à Israël. » (Dt 33, 10)
Ceux qui répandent des propos dépréciatifs sur la rémunération des professeurs, en disant qu’il est impossible de subsister avec de tels salaires, pèchent par cela. En réalité, le salaire des enseignants est, en début de carrière, moyen ; puis il s’élève au-dessus de la moyenne. Ce que nous disons là vaut pour ce monde-ci, qui est un vestibule conduisant au monde futur ; dans ce dernier, la rétribution des enseignants de Torah s’élève au-dessus de toute autre. Dans ce monde-ci lui-même, celui qui considère les choses profondément peut reconnaître cette vérité, et voir combien grande est la valeur des enseignants de qualité.
Ceux qui doutent du niveau actuel de l’instruction scolaire sont invités à considérer les soldats issus du milieu national-religieux. Qu’ils constatent quel dévouement extraordinaire est le leur dans la défense du peuple et du pays, de quel incroyable soutien font preuve leurs mères et leurs épouses, et comme ils accomplissent les mitsvot de la Torah de la façon la plus élevée. Tout cela, grâce à leurs maîtres d’école, à la maternelle, en primaire puis en secondaire, dans les yéchivot, les oulpenot et les institutions d’enseignement supérieur. Plus nous témoignerons d’estime pour les éducateurs, plus nous verrons rayonner l’influence bénie de la Torah d’Erets Israël, Torah de vie, sur tout notre peuple ; et nous mériterons la Délivrance.
Amour des créatures
Mon maître le Rav Tsvi Yehouda Kook zatsal, directeur spirituel de la yéchiva Merkaz Harav, dans les homélies qu’il prononçait à l’approche de Yom Kippour, avait l’habitude de nous éveiller à l’amour des créatures. Il rappelait à ce propos l’expression biblique « ne pensez pas à mal l’un contre l’autre en vos cœurs », tirée de ces versets de Zacharie (7, 9-10) : « Rendez des jugements de vérité, agissez avec grâce et miséricorde l’un envers l’autre. N’opprimez pas la veuve, l’orphelin, le prosélyte ni le pauvre, et ne pensez pas à mal l’un contre l’autre en vos cœurs. »
Il avait aussi l’habitude d’expliquer que, dans la douzième michna des Maximes des Pères, « Sois des disciples d’Aaron, qui aime la paix et poursuit la paix, qui aime les créatures et les rapproche de la Torah », se trouvent deux notions indépendantes l’une de l’autre. Il n’est pas dit : « Aime les créatures afin de les rapprocher de la Torah » ; ce serait là un amour factice. L’amour des créatures possède une valeur propre ; puis, c’est de cet amour que découle le rapprochement vers la Torah. De quelles créatures est-il question ? Évidemment de celles qui sont éloignées de la Torah, puisque c’est elles qu’il y a lieu de rapprocher ; c’est donc elles qu’il nous est ici prescrit d’aimer (Si‘hot Harav Tsvi Yehouda Kook, Vayiqra p. 30).
L’auteur ajoute : « C’est là une mitsva toranique ! Il faut s’habituer [à l’accomplir] pendant une très longue période. Cette mitsva est le fondement de tout. Nos sages disent que “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” résume toute la Torah. C’est la base de tout, la racine de tout. Après cela, on peut expliquer le comment, la manière adéquate. » À la remontrance, il faut donc associer l’amour ; c’est de lui qu’elle doit procéder. « Il y a lieu de se nettoyer de l’impureté de la haine, y compris de l’impureté de la haine que véhiculent certains érudits, voire certains dirigeants de yéchivot, qui profanent le nom divin et se réclament de la Torah pour introduire dans le monde un esprit de haine envers les créatures – que le Miséricordieux nous en préserve, que l’Éternel nous protège ! » (Si‘hot Harav Tsvi Yehouda Kook, Midot, p. 35 ; ‘Am Israël, p. 212)
« Certains se saisissent d’un verset des psaumes : “Certes, je hais ceux qui te haïssent…” (Ps 139, 21). Certains procédés éducatifs insistent particulièrement sur cela, comme s’il s’agissait d’un principe d’éducation. On fait de la haine des créatures un postulat, au motif que l’on se protégerait ainsi des influences délétères. Il est intéressant de constater qu’aucun grand maître du judaïsme n’a jamais été surnommé “le haïsseur d’Israël” ; en revanche, certaines hautes figures eurent le mérite d’être désignées par les mots : “le juste, le génie et le saint, qui aime Israël”. » (Mitokh Hatorah Hagoélet IV, p. 160)
Le véritable érudit aime les créatures
Le Rav Tsvi Yehouda Kook nous apprit encore ceci : « Abraham notre père est appelé “Abraham, qui m’aime” (Is 41, 8). Il était entièrement tourné vers l’amour – de Dieu et des créatures. C’est seulement sur le socle d’Abraham notre père que l’on arrive à Moïse notre maître. Si la Torah nous parvient, c’est parce que “Moïse reçut la Torah du Sinaï” (Maximes des pères I, 1) ; mais nos midot (traits de caractère) procèdent d’Abraham. Moïse est le descendant d’Abraham ; ce qui indique que l’on ne saurait mériter de recevoir la Torah si ce n’est sur la base de midot pures, d’une délicatesse de tempérament, d’un mérite enraciné en la personne d’Abraham. Plus un disciple des sages devient érudit, correspond au modèle d’érudition appelé “Moïse notre maître”, plus il doit être empli d’amour envers les créatures. » (Si‘hot Harav Tsvi Yehouda Kook, Midot, p. 13).
Ces paroles du Rav Tsvi Yehouda nous apprennent donc qu’il est indispensable de donner la préséance à la valeur d’amour des créatures sur celle d’étude et de pratique attentive de la Torah. En effet, la Torah est destinée à apporter la bénédiction aux hommes ; aussi le monde a-t-il besoin que l’homme soit premier, qu’il révèle sa valeur ; puis, à partir de là, qu’il s’élève à la conduite de la Torah. Faute de cela, la Torah risque de se transformer pour lui en un élixir funeste, de faire de lui un être au regard malveillant, porté à la polémique. L’Éternel aime ses créatures, et un tel homme, insidieusement, haïrait les créatures de l’Éternel, en prétendant se réclamer de la Torah !
Réparer en premier lieu la relation au prochain
Nos sages ont enseigné : « Le jour de Kippour apporte l’expiation des fautes commises envers Dieu, mais il n’expie point les fautes commises envers notre prochain, jusqu’à ce que l’on apaise celui-ci. » (Michna Yoma 85b) Dût-on offrir tous les sacrifices du monde, multiplier les prières et les jeûnes, on ne serait point pardonné, tant que l’on n’a pas apaisé son prochain (Baba Qama 92a).
Par conséquent, il faut commencer par réparer les péchés que nous avons commis envers notre prochain, faute de quoi, même si l’on s’efforçait vivement de nous repentir de nos péchés envers Dieu, on ne pourrait se rapprocher de Lui, souillés que nous serions par nos fautes envers autrui. Dans le même sens, Rabbi Yochiyahou Pinto, dans son commentaire du ‘Ein Ya‘aqov (Yoma 85b), écrit que, tant que l’on a à son passif des fautes commises envers son prochain, l’expiation des fautes commises envers Dieu est elle-même suspendue à l’obtention préalable du pardon de son prochain. « Dès lors que l’on se réconcilie avec son prochain et qu’on l’apaise, le Saint béni soit-Il consent à expier les fautes que nous avons commises envers Lui. » (cf. Birké Yossef 606, 1 ; Kaf Ha‘haïm 606, 3)
De même, les sages enseignent que la civilité et les bonnes manières précèdent la Torah (Tana Devei Elyahou 1 ; Lv Rabba 9, 3).
Quand il est impossible de réparer ses fautes envers autrui
Il arrive que l’on n’ait pas la possibilité de réparer les fautes commises envers le prochain. C’est par exemple le cas quand on a volé de l’argent à de nombreuses personnes, et que l’on ne sait pas qui sont les personnes volées ; ou quand on a injurié de nombreuses personnes, ou un groupe, et que l’on ne peut apaiser chaque personne offensée. D’autres fois, le dommage causé à autrui est si grand que l’on ne peut le réparer.
Cependant, il est interdit de désespérer de la techouva : on réparera ses torts selon ses possibilités. Le Rav Avraham Yits‘haq Kook écrit ainsi : « Si l’on trouve en soi-même des fautes commises envers autrui, et que l’on soit trop faible pour les réparer, on ne désespérera en rien de la grande réparation qu’engendre la techouva, car les fautes commises envers Dieu, lorsqu’on s’en repent, sont pardonnées. » Il se peut alors que la majorité de nos fautes soient expiées, et que les fautes commises envers autrui, que l’on n’a point réparées, « soient annulées au sein de la majorité. (…) Quoi qu’il en soit, on veillera attentivement et sans relâche à ne commettre aucune faute envers autrui, et à faire tout ce qui est en son pouvoir pour réparer les fautes passées, avec sagesse et grand effort d’esprit. » (Orot Hatechouva 7, 6)
Dans le même ouvrage, le Rav Kook explique que les fautes commises envers autrui et que l’on n’a pas réussi à réparer empêchent, tant qu’elles restent pendantes, la lumière de la connaissance de parvenir jusqu’à nous. « Et cependant, précise l’auteur, la résolution forte de se garder, à tout le moins pour l’avenir, de fauter envers les autres, et l’effort de réparer le passé, permettent à la lumière spirituelle, dans la mesure même qu’atteint ce repentir en acte, de poursuivre progressivement l’illumination de l’âme. Ce, jusqu’à ce que la force de l’esprit accroisse en soi les moyens d’accomplir en acte la techouva, de sorte que la lumière spirituelle puisse, dans toute sa plénitude et toute sa bonté, reposer sur l’âme assoiffée d’elle. » (Orot Hatechouva 10, 6)
Une techouva générale a le pouvoir de réparer quelque peu les fautes commises envers autrui
Le Rav Kook écrit encore que certes, celui qui ne peut réparer toutes ses fautes envers son prochain doit tout de même s’en désoler grandement, et tenter de les réparer suivant ses possibilités. Toutefois, on ne manquera pas de se réjouir de la techouva accomplie, en particulier quand elle vise la collectivité d’Israël. En effet, quoiqu’il n’ait pas eu le mérite de s’amender soi-même comme il eût convenu, le repentant est, par son effort de techouva, « bienfaisant envers le monde entier, en ce qu’il accroît la lumière divine en son âme particulière ». Et puisque son âme « est incluse dans l’ensemble des mondes et l’ensemble des âmes, en particulier dans l’ensemble des âmes d’Israël, il prodigue ainsi lumière et bienfaits à ceux-là mêmes qu’il a lésés, ce par quoi il existe une certaine réparation des dommages causés à autrui » (Chemona Qevatsim I, 827).
Dans le même ordre d’idées, le Rav Kook écrit : « Pour aucun motif au monde, l’homme ne négligera l’étude de la Torah, ni le service, ni le repos de l’âme, même quand son cœur éprouve une grande amertume en matière spirituelle, et même s’il pense être un irrécupérable pécheur, à Dieu ne plaise. Quand même nos écueils sont nombreux à l’encontre de notre prochain, et que la techouva ne peut les expier sans que l’on répare ce qui a été altéré, on poursuivra sa route dans le service divin et l’étude de la Torah, dans la joie et de bon cœur. » (Chemona Qevatsim I, 392)
Traduction : Jean-David Hamou



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