Rav Eliézer Melamed
Pourquoi le premier et le second Temples furent-ils détruits ?
Nos sages enseignent : « Le premier Temple, pour quelle raison fut-il détruit ? Pour trois fautes alors répandues : l’idolâtrie, les relations charnelles interdites et le meurtre. (…) Mais le second Temple, à une époque où tout le peuple s’adonnait à l’étude de la Torah, à la pratique des mitsvot et des bonnes actions, pourquoi fut-il détruit ? À cause de la haine gratuite, qui était alors répandue. Cela t’enseigne que la haine gratuite équivaut à trois fautes : l’idolâtrie, les relations charnelles interdites et le meurtre » (Yoma 9b).
La haine gratuite équivaut aux trois fautes fondamentales
Mais le châtiment de la haine gratuite est plus grave encore. Le passage talmudique que nous venons de citer se poursuit ainsi : « On demanda à Rabbi Eléazar : qui, des anciens ou des contemporains, sont les plus grands ? Il leur répondit : portez vos yeux sur le Temple ! (…) Le Temple en témoigne. » Autrement dit : regardez le sanctuaire, et vous verrez que le premier Temple fut reconstruit, soixante-dix ans après sa destruction, tandis que, pour la faute de haine gratuite, le Temple demeure détruit.
On peut expliquer la gravité particulière de la haine gratuite sous trois angles, d’importance croissante : 1) en pratique, la majorité des mitsvot sont liées aux notions d’amour des créatures et d’amour gratuit ; 2) s’il n’y a pas de bonnes manières à l’égard d’autrui, il ne saurait y avoir de Torah ; 3) la haine gratuite empêche l’attachement à Dieu.
1) La majorité des mitsvot en dépendent
Pratiquement, la majeure partie des commandements que chacun rencontre au cours de sa vie relèvent de la relation au prochain. C’est le cas, par exemple, de l’obligation de commercer honnêtement, des interdits du vol, de faire honte à son prochain, de la médisance, du devoir de donner aux pauvres, de prêter, de restituer à son propriétaire l’objet perdu, de rendre justice de façon juste, de dire la vérité, etc. Il s’ensuit que la haine gratuite est la cause de la majorité des fautes que les gens commettent, et que l’amour des créatures est la cause de la majorité des mitsvot qu’ils accomplissent. Rachi explique en ce sens la réponse de Hillel l’Ancien au Romain qui voulait se convertir au judaïsme à la condition qu’on lui enseignât la Torah pendant le temps qu’il pouvait tenir sur un pied : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ; c’est là toute la Torah, le reste en est le commentaire, va et apprends » (Chabbat 31a).
À ce qu’il semble, quand les sages enseignent qu’à l’époque du second Temple on s’adonnait à la pratique des bonnes actions, ils sous-entendent que celles-ci visaient les membres du groupe social auquel appartenaient les bienfaiteurs, à l’exception de ceux qui n’en faisaient pas partie.
2) Sans bonnes manières, point de Torah
La haine gratuite reflète la perte du dérekh érets, les bonnes manières ; or, les sages enseignent que, sans dérekh érets, il ne saurait y avoir de Torah (Maximes des pères 3, 17). Aussi la Torah ne fut-elle donnée qu’au terme de vingt-six générations ; cela nous apprend qu’un comportement moral – lequel nous est enseigné par le récit que fait la Genèse des œuvres des premiers hommes, des patriarches et des tribus d’Israël – est le préalable au don de la Torah (Lv Rabba 9, 3).
Un homme accompli dans ses manières et ses traits de caractère saura être appliqué dans son travail et se bien conduire auprès de ses semblables. Il se préoccupera d’assurer la subsistance de sa famille, et d’être partie prenante dans la construction du monde. Ceux qui fautent par haine des créatures, en revanche, ont tendance à se montrer irresponsables à l’égard de leur famille en ne garantissant pas sa subsistance, à tromper leurs employeurs, à voler leur prochain ; ils trouvent divers moyens pour échapper à leurs obligations envers la collectivité. Un homme de cette sorte, même s’il s’adonne à l’étude de la Torah, ne comprend pas convenablement celle-ci ; il devient un « pieux scélérat » (naval birchout ha-Torah), c’est-à-dire un homme qui n’applique la Torah que formellement, tout en en contredisant constamment l’esprit par ses habitudes d’excès et sa corruption intérieure. Les sages évoquent ainsi le cas de ceux qui étudient la Torah de manière intéressée, sans crainte du Ciel, et disent d’eux que la Torah leur devient un poison mortel (Ta’anit 7a ; Yoma 72b).
Quand bien même un tel homme voudrait étudier la Torah au nom du Ciel, sans y mettre d’intérêt, ses mauvaises manières l’empêcheraient d’écouter honorablement les propos de ses camarades ; il mépriserait ceux qui sont plus grands et meilleurs que lui, empoisonnerait les maisons d’étude avec sa médisance, causerait la dispute, comme Qora’h en son temps, et perdrait sa part au monde futur.
3) Atteinte à la foi et au dévoilement de la Présence divine
L’Éternel a ordonné à Israël de « marcher dans toutes ses voies et de s’attacher à Lui » (Dt 11, 22). De même : « C’est à la suite de l’Éternel votre Dieu que vous marcherez, c’est Lui que vous craindrez, ses commandements que vous garderez, sa voix que vous entendrez, Lui que vous servirez et à Lui que vous vous attacherez » (Dt 13, 5). Les sages demandent : « Serait-il possible à l’homme de marcher à la suite de la Présence divine ? (…) Mais [l’intention du verset est d’inviter l’homme] à marcher conformément aux attributs (midot) du Saint béni soit-Il : de même qu’Il habille ceux qui sont nus (…), toi aussi, habille ceux qui sont nus. Le Saint béni soit-Il a rendu visite aux malade (…) ; toi aussi, rends visite aux malades. Le Saint béni soit-Il a consolé les endeuillés (…) ; toi aussi, console les endeuillés. Le Saint béni soit-Il a enterré les morts (…) ; toi aussi, enterre les morts » (Sota 14a). C’est bien ce qu’a enseigné Rabbi Simlaï : « La Torah commence par des actes de bienfaisance et s’achève par des actes de bienfaisance. » De même, Rachi commente : « “C’est à lui que vous vous attacherez” – attache-toi à ses voies ; accomplis des actes de bienfaisance, enterre les morts, rends visite aux malades, comme le Saint béni soit-Il l’a fait » (Dt 13, 5). C’est dans le Sifré (sur Dt 11, 22) que réside la source citée par Maïmonide (en Dé’ot 1, 6) pour expliquer la mitsva « Tu marcheras dans ses voies » : « De même qu’Il est appelé clément, toi aussi, sois clément ; de même qu’Il est appelé miséricordieux, toi aussi, sois miséricordieux ; de même qu’Il est appelé saint, toi aussi, sois saint. »
En d’autres termes, l’Éternel a créé un monde affecté de manques ; et Il a créé l’homme à son image, image divine, afin qu’il marchât dans ses voies et s’associât à lui dans le parachèvement du monde. De même que l’Éternel est clément, miséricordieux, bon envers tous, de même que sa grâce s’étend à toutes ses œuvres et qu’Il ouvre la main, rassasiant avec bienveillance tout être vivant, de même l’homme doit-il être bon et bienfaisant envers les créatures.
Certes, l’Éternel se manifeste parfois en ce monde sur le mode du courroux et de la vengeance, de la stricte justice et du châtiment. Mais lorsque les sages expliquent comment marcher dans les voies divines et s’attacher à Dieu, ils ne mentionnent pas ces attributs-là, et se bornent à citer ceux qui visent au bienfait et au maintien des créatures, car ce sont là les attributs divins essentiels, tandis que le courroux et la stricte justice en sont les accessoires, visant à servir et à consolider les attributs de bienfaisance. Il est dit ainsi : « Certes, celui qu’Il aime, l’Éternel le réprimande, tel un père le fils qui lui est cher » (Pr 3, 12). Aussi, la haine gratuite porte-t-elle atteinte, de la façon la plus profonde, au but même de la création du monde et à la vocation que l’Éternel a donnée à l’homme, particulièrement à son peuple Israël. C’est pourquoi la ruine du second Temple, causée par la haine gratuite, est plus dure et plus longue que celle du premier Temple. Les sages enseignent : « Les enfants d’Israël sont dignes d’affection, car, bien qu’ils soient impurs, la Présence divine réside parmi eux, comme il est dit : “… qui réside avec eux, au milieu de leurs impuretés” (Lv 16, 16 ; Sifré, Mass’ei 161). Celui qui ne comprend pas le principe fondamental d’après lequel Dieu réside parmi le peuple juif, malgré ses impuretés, écarte la Présence divine du sein d’Israël.
Les débats sont indispensables
On pourrait croire de prime abord que, pour éviter la haine gratuite, il faut s’abstenir de discussions tranchantes, et exiger de quiconque professe une opinion différente d’y renoncer, afin de préserver l’unité et l’amour. Quant à ceux qui ne seraient pas d’accord, il faudrait les accuser de répandre la haine gratuite et la dispute. À la vérité, il est souhaitable que tout homme, tout groupe, exprime sa position ; d’abord, parce qu’il est très fréquent que, en toute opinion, il y ait quelque justesse, et qu’au terme de la discussion apparaisse la part de vérité dont chaque thèse est porteuse. Quand même une certaine opinion serait erronée, elle garderait une certaine utilité, car, en la discutant, les tenants de l’opinion juste trouvent l’occasion d’expliquer leur thèse et d’affiner leurs propos.
En d’autres termes, les discussions sont indispensables et utiles ; tout ce qu’il nous faut faire, c’est concentrer le débat sur le thème discuté, sans l’élargir à d’autres domaines. La tentation est grande, car lorsque nous tenons telle opinion pour nuisible, nous avons tendance à dépeindre de manière négative la personne qui la soutient, afin que les tiers ne soient pas convaincus par elle. Cette tendance peut même trouver quelque justification dans les propos des sages, qui ont donné pour instruction de s’éloigner d’un homme mauvais. Mais ces propos s’appliquent à des impies qui, notoirement, fautent de propos délibéré, et dont l’intention essentielle est de faire le mal, ou bien encore à des ennemis jurés d’Israël. En revanche, quand il s’agit de personnes dont l’intention essentielle n’est pas de nuire, notre obligation est de ne pas élargir la controverse avec elles au-delà de l’indispensable, et d’avoir soin d’insister sur les domaines consensuels, afin de n’en pas venir à la haine gratuite, à la division et à la mauvaise controverse.
Tragédie de la controverse en Israël
La controverse principale, de nos jours en Israël, porte sur l’identité de l’État : le sionisme est-il la suite et la réalisation de la Délivrance, telle que les prophètes en ont exprimé la vision, ou bien constitue-t-il en quelque sorte une rébellion contre l’héritage juif, rébellion dont le dessein serait de faire advenir un État moderne et démocratique, mais ignorant de la tradition d’Israël ? Cette controverse trouve un prolongement essentiel dans notre rapport avec les Arabes. La droite milite pour la souveraineté juive en Judée-Samarie. Elle estime qu’il n’y a aucune chance que les Arabes acceptent l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État du peuple juif, et que seules la poursuite du peuplement juif en Judée-Samarie et une âpre lutte contre l’activisme arabe sont de nature à faire avancer le projet sioniste, ce par quoi la sécurité sera garantie. Face à cela, la gauche pense que les Arabes ont le droit de fonder un État arabe dans certains territoires d’Erets Israël, et que l’on peut parvenir à des accords avec eux quant à la coexistence d’un État juif et d’un État arabe. Grâce à cela, on pourra prévenir la guerre et l’effusion de sang ; à cette fin, il sera nécessaire de démanteler les localités juives de Judée-Samarie, et, pour l’heure, de ne pas les développer.
Ce débat est tragique et dépasse de beaucoup le débat ordinaire sur ce qui est propre ou impropre à préserver la vie humaine. En effet, son objet est la préservation de la vie de l’État lui-même, dans son entièreté, ainsi que la vocation de l’État d’Israël. Ce débat est tragique, de plus, parce que chacune des deux parties pense que l’autre met en danger l’existence et la vocation de l’État d’Israël.
L’obligation qui nous incombe
Il nous faut mener ce débat avec le plus grand respect, en s’efforçant de ne pas l’étendre à des domaines qui ne s’y rapportent pas. Au contraire, il faut considérer favorablement toutes les valeurs positives et les bonnes actions qui sont celles des tenants de l’opinion adverse, et se garder ainsi de la haine, en préservant l’indispensable fraternité. Il est certes tentant de décrire l’autre partie en des termes négatifs, afin d’éloigner le public de ses idées et de trancher la controverse. Mais outre les contre-vérités qu’entraînerait une telle démarche, le prix moral de cette faute serait insupportable. C’est la haine gratuite qui a détruit le second Temple ; or, précisément, cette haine gratuite visait jusqu’aux bonnes choses qui caractérisaient le camp adverse.
Tant que la paix règne parmi le peuple juif
Les gens ordinaires sont souvent frustrés d’observer que, alors qu’eux-mêmes souhaitent atténuer les divisions, les dirigeants sombrent dans des querelles personnelles, les médias attisent la haine en mettant en avant les positions extrêmes et en présentant l’adversaire sous des traits menaçants ou risibles.
Il nous faut cependant savoir que, tant qu’au sein du peuple juif on se conduira honorablement à l’égard des tenants de l’opinion adverse, et que l’on ne tombera ni dans d’inutiles controverses, ni dans la haine gratuite, les différentes fractions du peuple auront la force de combattre ensemble, et Israël poursuivra son avancée. Plus le peuple désavouera la démarche consistant à attiser d’inutiles controverses, plus ses dirigeants et les gens de médias amélioreront leurs usages.
Le Talmud nous offre un enseignement proche, en Yoma 9a. Après avoir rapporté que le premier Temple fut détruit au « seul » motif de l’idolâtrie, des unions interdites et du meurtre – et non en raison de la haine gratuite –, les sages objectent : à l’époque du premier Temple aussi, sévissait la haine gratuite ! Rabbi El’azar rapporte en effet que « l’on mangeait les uns avec les autres, et que l’on se transperçait mutuellement de “l’épée de sa langue” », c’est-à-dire qu’une forte médisance sévissait. La réponse à cela est que, certes, les princes d’Israël fautaient par haine gratuite ; mais le peuple, lui, ne commettait point cette faute. Aussi, à l’époque du premier Temple, Israël ne fut-il pas frappé sur le chef de la haine gratuite.
Traduction : Jean-David Hamou



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