LA COUTUME DES SELI‘HOT

Rav Eliézer Melamed

Question : est-il obligatoire de réciter les Seli‘hot ? Celui à qui il est difficile de se lever tôt pour les réciter y est-il néanmoins obligé ? Quelle est la règle lorsque le fait de se lever si tôt a pour effet de nuire au travail ou à l’étude de Torah de la journée ?

Réponse : la récitation des Seli‘hot n’a pas été instituée par les sages ; c’est une coutume que les communautés juives ont commencé d’observer à l’époque des Guéonim, il y a plus de mille ans. À cette époque, la coutume consistait à réciter des Seli‘hot pendant les dix jours de pénitence seulement ; tel était l’usage dans les deux grandes yéchivot de Babylonie, Soura et Poumbedita, et tel était aussi l’usage commun à l’époque des Richonim (Maïmonide, Hilkhot techouva 3, 4). Dans un petit nombre d’endroits, cependant, on prit coutume de réciter aussi les Seli’hot tout au long du mois d’éloul.

 

La coutume en Espagne

 

À la fin de la période des Richonim, les communautés séfarades adoptèrent l’usage de réciter les Seli’hot pendant tout le mois d’éloul ainsi que pendant les dix jours de pénitence (Choul’han ‘Aroukh 581, 1) ; en effet, tous ces jours-là sont propices à la techouva. Nous voyons ainsi que Moïse notre maître monta sur le Sinaï à la néoménie d’éloul, afin d’implorer le pardon divin pour Israël, qui avait commis la faute du veau d’or, et qu’il fut exaucé le jour de Kipour : « J’ai pardonné, selon tes paroles. »

 

La coutume en Allemagne

 

Dans le monde ashkénaze, on a pris coutume de commencer la récitation des Seli’hot à l’issue du Chabbat précédant Roch hachana, à condition de pouvoir ainsi réciter les Seli’hot quatre jours au moins avant la fête. Cela, parce que l’issue de Chabbat (motsaé Chabbat) est un moment particulièrement propice à la prière en faveur du peuple d’Israël. En effet, le Chabbat, « chacun a coutume d’étudier la Torah », puisque le Chabbat et la Torah sont comme les deux membres d’un même couple : « Le Chabbat, les Israélites sont dégagés de leurs travaux et peuvent s’adonner à l’étude toranique. Par conséquent, il est bon de commencer [les Seli‘hot] la nuit de dimanche [= le samedi soir], quand le peuple est joyeux d’avoir accompli la mitsva de l’étude, ainsi que d’avoir joui des délices sabbatiques (‘oneg Chabbat). Nos sages enseignent : “La Présence divine ne réside pas auprès de la paresse, ni au sein de la tristesse, mais au sein de la joie [qu’inspire l’accomplissement] de la mitsva” (Chabbat 30b) » (Léqet Yocher, au nom du Teroumat Hadéchen). D’après cela, quoique le moment le plus indiqué pour les Seli‘hot soit l’approche de l’aube, il y a un intérêt particulier à fixer celles du dimanche à l’issue du Chabbat, après le milieu de la nuit, en habits sabbatiques.

 

Le propos essentiel des Seli‘hot est de prier pour le peuple juif

 

Il y a des gens qui croient, par erreur, que les Seli‘hot sont essentiellement des prières individuelles ; mais quand on en examine le texte, on s’aperçoit que leur propos essentiel est de prier pour l’ensemble de la communauté d’Israël. C’est seulement de manière marginale que l’on y trouve des prières individuelles, qui sont d’ailleurs des ajouts tardifs. En effet, tel est bien le dessein des Seli‘hot que de nous éveiller au repentir, de supplier l’Éternel de pardonner nos fautes, de prendre en miséricorde son peuple, qui se trouve en exil et dans la détresse, de ne point considérer nos péchés et nos transgressions, mais de se souvenir de l’alliance qu’Il conclut avec nos patriarches et avec nous-mêmes ; de se souvenir encore de la ligature d’Isaac, et du sacrifice auquel consentirent tous les saints qui firent don de leur personne pour la sanctification du nom divin. Le propos est également de prier pour le rassemblement des exilés, l’édification du pays et de Jérusalem, la reconstruction du Temple et le retour de la Présence divine à Sion.

C’est une chose constante : il convient au particulier de s’associer à la collectivité et de multiplier ses prières pour l’assemblée d’Israël, pour la sanctification du nom divin, béni soit-Il, dans le monde, et pour que la Présence divine repose au milieu de nous. Grâce à cela, nos prières personnelles, elles aussi, seront agréées.

 

Source dans les livres prophétiques

 

Nous voyons ainsi que les prophètes, aux temps de détresse, exhortaient Israël à se rassembler pour jeûner, prier et supplier l’Éternel d’avoir pitié de son peuple et de sa terre, comme il est dit : « Sonnez du cor dans Sion, ordonnez un jeûne, convoquez un rassemblement. Réunissez le peuple, invitez l’assemblée, regroupez les anciens, réunissez les petits enfants et ceux qui tètent le sein maternel. Que le jeune marié sorte de sa chambre nuptiale, l’épousée de son dais. Qu’entre l’enceinte et l’autel pleurent les prêtres, serviteurs de l’Éternel, et qu’ils disent : “Aie pitié, Éternel, de ton peuple, et n’expose pas ton héritage à l’opprobre, à être la fable des nations ! Pourquoi dirait-on, parmi les peuples : Où est leur Dieu ?” Alors l’Éternel fut jaloux pour sa terre et eut pitié de son peuple » (Jl 2, 15-18 ).

 

Temps des Seli‘hot

 

Le moment le plus favorable à la récitation des Seli‘hot est l’approche de l’aube – c’est-à-dire la dernière partie de la nuit –, car c’est un temps de miséricorde et de grâce céleste, une période où l’on attend de voir poindre la lumière et se révéler la parole de l’Éternel dans l’univers. Pendant cette période, tout le monde dort, l’univers est silencieux, propre de pensées et d’actes mauvais ; la prière émane du plus profond du cœur, perçant toutes les cloisons qui se dressent devant elle, et est agréée. Néanmoins, dès le milieu de la nuit (‘hatsot), commence la période convenant à la récitation des Seli‘hot, car dès ‘hatsot commence l’attente de l’aube, et c’est un temps de grâce et de miséricorde.

Dans les dernières générations, les gens ont pris l’habitude d’aller se coucher à des heures tardives de la nuit, et l’heure de lever considérée comme normale se situe entre six et sept heures, environ deux heures après l’aube. Avec de telles heures de coucher, s’ils se levaient à l’approche de l’aube, les gens seraient fatigués durant toute la journée ; leurs travaux et leur étude en souffriraient. Aussi, nombreux sont ceux qui, de nos jours, ont l’usage de se lever, pour les Seli‘hot, une heure ou une demi-heure seulement avant le moment habituel de leur prière de Cha’harit. Bien qu’alors l’aube soit déjà levée, l’heure convient encore, a posteriori, à la récitation des Seli‘hot. Mais s’il leur est possible de réciter les Seli‘hot avant le jour, après le milieu de la nuit, c’est préférable (Pniné Halakha, Les Jours redoutables 2, 6).

 

La récitation des Seli‘hot est-elle une obligation ?

 

La récitation des Seli‘hot est fondamentalement une coutume, qui a été adoptée par le peuple juif. Par conséquent, s’il convient de les réciter, ce n’est pas une obligation. Ceux à qui il serait difficile de se lever pour les Seli‘hot n’y sont pas obligés pendant le mois d’éloul. Ils s’y efforceront davantage pendant les dix jours de pénitence, parce que ces jours sont, plus encore, propices au repentir et à l’expiation (cf. Roch Hachana 18a ; Maïmonide, Techouva 2, 6). Et cependant, pendant les dix jours de pénitence eux-mêmes, la récitation des Seli‘hot demeure facultative.

 

Les Seli‘hot, face à la fatigue dans le travail ou l’étude

 

Si l’on ne peut se coucher tôt, de sorte que se lever tôt pour les Seli‘hot causerait une fatigue telle qu’on ne pourrait remplir convenablement ses obligations au travail, il sera préférable de ne pas se rendre à cette prière. On s’efforcera, à la place, de réciter davantage de psaumes. Si l’on veut, on pourra réciter, au cours de la journée, les parties des Seli‘hot qu’il est permis au particulier de dire.

Il convient que l’érudit lui-même – qui d’ordinaire est assidu à l’étude – consacre à la récitation des Seli‘hot le temps nécessaire. Telle est la coutume dans toutes les yéchivot : on récite les Seli‘hot, bien que le temps de leur lecture réduise d’autant celui de l’étude. Toutefois, ceux à qui un lever si précoce causerait une perte de temps d’étude supérieure à la durée même des Seli‘hot – parce que le changement de l’emploi du temps habituel les conduirait ensuite à manquer de concentration – feront mieux de ne pas y participer (Pniné Halakha, Les Jours redoutables 2, 5).

 

Le texte des Seli‘hot

 

Puisque nos sages n’ont pas expressément institué la récitation de Seli‘hot, celles-ci ne sont pas dotées d’un rituel nettement défini : chaque communauté a ajouté, au cours des générations, ses propres supplications et poèmes liturgiques. Cependant, on trouve un cadre général qui vaut pour toutes les communautés, comme le rapporte le Séder (rituel) de Rabbi Amram Gaon. La lecture des treize attributs de miséricorde y tient une place centrale.

Si les fidèles disposent de peu de temps, ils omettent une partie des poèmes liturgiques, et s’efforcent de réciter ceux qui éveillent le plus à la techouva. De même, quand les enseignants constatent que leurs élèves ont du mal à se concentrer pendant tout l’office de Seli‘hot, ils sont autorisés à composer un office mieux adapté aux capacités d’attention des élèves. Dans le même ordre d’idées, quand il est nécessaire que des personnes originaires de communautés différentes prient ensemble, tout en concevant une suffisante kavana (concentration, intention) dans leur lecture des Seli‘hot, on peut composer un office faisant place à des poèmes de l’une et l’autre communautés.

 

Minyan

 

On récite les Seli‘hot au sein d’un minyan (quorum de dix hommes majeurs), car les treize attributs de miséricorde appartiennent à la catégorie des devarim ché-biqdoucha, paroles consacrées, qui ne se lisent qu’en public (Choul‘han ‘Aroukh 565, 5). Bien entendu, il faut un minyan pour réciter le Qaddich abrégé par lequel débutent les Seli’hot, ainsi que le Qaddich Titqabal qui les conclut. Si, au moment fixé pour la récitation des Seli‘hot, le minyan n’est pas encore constitué, on commencera par lire Achré/psaume 145, puis on passera aux supplications et aux poèmes liturgiques, en omettant les treize attributs de miséricorde ainsi que leur introduction. Puis, quand le minyan sera formé, on dira trois versets, suivis du Qaddich abrégé ; à partir de là, on commencera à inclure les treize attributs de miséricorde entre les prières et poèmes liturgiques (Michna Beroura 581, 4).

Si l’on se trouve en un lieu où il n’y a pas de minyan pour réciter les Seli‘hot, on n’est pas obligé de les réciter individuellement. Si on le souhaite, on peut les réciter, en omettant les treize attributs de miséricorde, qui, comme on l’a vu, nécessitent la présence d’un minyan ; ou bien encore on les récitera, mais en chantant la mélodie traditionnelle selon les te’amim (signes musicaux accompagnant les versets) – comme si l’on faisait une lecture de la Torah. Certains auteurs estiment que l’on doit encore omettre, si l’on prie sans minyan, les prières rédigées en araméen (Choul’han ‘Aroukh 565, 5, Michna Beroura 581, 4) ; selon d’autres, le particulier a coutume de les réciter (Kaf Ha’haïm 581, 26).

 

L’officiant doit-il revêtir un talith ?

 

Suivant la coutume séfarade, il n’est pas nécessaire que l’officiant porte un talith : cela n’est pas une obligation à Min’ha, à plus forte raison n’en est-ce pas une à Arvit ou aux Seli‘hot, qui ont lieu la nuit. Cependant, quand l’officiant n’est pas vêtu d’habits distingués – par exemple s’il n’a pas de costume –, il est juste, estiment certains décisionnaires, qu’il porte un talith (Rav Mordekhaï Elyahou).

La coutume yéménite veut que tous les fidèles portent un talith. Selon la coutume ashkénaze, quoique le port d’un talith pendant la nuit ne constitue pas une mitsva, l’officiant des Seli‘hot doit en porter un, de la même façon que l’on porte un talith quand on officie à Arvit, en l’honneur de la prière et de la communauté (Maguen Avraham 18, 2 ; Cha‘ar Hatsioun 581, 3). Quand on récite les Seli‘hot pendant la nuit, l’officiant qui se revêt d’un talith n’en récite pas la bénédiction.

 

De nos jours, les Seli‘hot sont comparables à la prière d’Ezra

 

Question : après qu’il nous a été donné d’observer le rassemblement des exilés à son comble et la restauration de l’État d’Israël, y a-t-il lieu de continuer à réciter des Seli‘hot, prières qui furent rédigées en exil, alors que le peuple juif se trouvait dans une situation entièrement différente ?

Réponse : oui, il y a encore lieu de réciter les Seli‘hot. Dans une certaine mesure, notre situation ressemble à celle des Juifs qui s’en revenaient de l’exil babylonien, au début de la période du second Temple. De plus, cette année nous a rappelé que le chemin est encore long pour accéder à la « possession tranquille » promise par la Bible. Par conséquent, à la manière d’Ezra en son temps, nous devons prier en ces jours, en faveur de la progression du salut pour le peuple d’Israël.

Parmi ceux qui revinrent de Babylonie, au cours du premier retour à Sion, il s’en trouvait qui posaient de grands problèmes spirituels ; mais par l’effet de leur techouva, ils méritèrent de voir le Temple reconstruit. Ezra le scribe raconte ainsi que, lorsqu’il revint de Babylonie en terre d’Israël, il constata que de nombreux Juifs avaient pris des épouses étrangères, et que les seigneurs et les chefs avaient été les premiers à commettre cette faute. Quand il apprit cela, il déchira ses vêtements et s’arracha les cheveux, s’agenouilla et étendit les mains vers l’Éternel en priant : « Mon Dieu, j’ai honte et suis confus d’élever, mon Dieu, la face vers Toi ; car nos péchés se sont multipliés à l’extrême, et notre culpabilité s’élève jusqu’aux cieux. » En effet, même après que l’Éternel eut commencé de les délivrer, les Israélites continuaient de transgresser ses commandements (Ez 9, 3-15).

Certes, dans les Seli‘hot, certaines phrases correspondent à la période exilique. Mais on peut les réciter en s’identifiant avec les Juifs qui souffraient en exil, et dont nous sommes les continuateurs. Dieu veuille que, du sein de nos Seli‘hot et de notre examen de conscience quant à l’état de notre nation, nous méritions de vaincre nos ennemis, d’accueillir de nombreux immigrants juifs, d’édifier notre pays, de développer et de faire rayonner l’étude de la Torah, de nous attacher aux commandements divins, d’attirer la bénédiction sur Israël et sur tous les peuples qui bénissent Israël.

 

Traduction : Jean-David Hamou

 


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