Rav Eliézer Melamed
Question : est-il permis de prédire l’avenir à l’aide de diverses méthodes divinatoires ? Est-il permis d’interroger un enfant sur le verset qu’il vient d’apprendre, dans le but d’obtenir une prédiction de l’avenir ? Est-il permis d’ouvrir une Bible de manière aléatoire afin de trouver dans le verset qui se présente une indication sur la conduite à tenir dans l’avenir ?
Réponse : afin de répondre à ces questions, il faut d’abord expliquer ce qu’est l’interdit de ména‘hech (divination).
L’interdit de ména‘hech
La Torah prescrit : « Il ne se trouvera, parmi toi, personne… qui s’adonne aux sortilèges : à la divination (mé‘onen), aux présages (mena‘hech), à la sorcellerie (mekhachef), ni qui emploie des charmes, questionne les esprits, recoure aux évocations, interroge les morts. Car quiconque fait cela est en horreur à l’Éternel (…). Tu seras intègre avec l’Éternel ton Dieu » (Dt 18, 10-13).
Na‘hmanide explique que le terme mena‘hech (littéralement « deviner ») provient du verbe leha‘hich, qui signifie « hâter ». Par nature, l’homme ignore les événements de l’avenir, jusqu’à ce que ceux-ci surviennent effectivement. Le devin, lui, veut hâter la connaissance de l’avenir en se fondant sur des événements qui se présentent à lui présentement, sans qu’il existe de lien de causalité logiquement nécessaire entre ce qu’il observe à présent et ce qu’il prévoit qu’il arrivera. Comme l’enseignent les sages : « Le ména‘hech est celui qui dit : “Son pain lui est tombé de la bouche, c’est signe qu’il devra craindre un dommage tout au long de ce jour ! Son bâton a échappé de sa main, son fils l’a appelé par derrière, un corbeau a croassé à son passage, un cerf a barré sa route, un serpent s’est trouvé à sa droite, un renard à sa gauche, c’est mauvais signe ! si l’on prévoyait de voyager ou de conclure une affaire ce jour-là, il vaudrait mieux s’en abstenir » (Sanhédrin 65b). De nos jours encore, certaines personnes voient, en dépit de toute rationalité, un mauvais augure dans le passage d’un chat noir, entre autres « signes ». Quiconque s’abstient, en raison de telles superstitions, de faire ce qu’il avait prévu de faire, enfreint l’interdit de divination.
De même, « ceux qui prédisent l’avenir en observant une belette, les oiseaux, les poissons ou les étoiles » enfreignent l’interdit de divination (Sanhédrin 66a). Il existait donc à l’époque du Talmud une superstition qui voyait dans telle particularité observée chez une belette, des oiseaux, des poissons ou des étoiles, le signe qu’il convenait de conclure telle affaire, d’entreprendre tel voyage, ou au contraire, de s’en abstenir.
« Tu seras intègre »
Celui qui enfreint l’interdit de divination, de même que les autres interdits relatifs aux pratiques magiques et aux sortilèges destinés à découvrir l’avenir, contrevient également à la mitsva positive de se conduire avec intégrité à l’égard de Dieu, comme il est dit : « Tu seras intègre (tamim) avec l’Éternel ton Dieu » (Dt 18, 13).
Autrement dit : c’est une mitsva que de se conduire avec intégrité envers l’Éternel, et de reconnaître sa providence, en ayant foi dans le fait que tout est pour le bien. Et quoique l’homme aspire ardemment à connaître l’avenir, il lui est ordonné de se contenir et d’attendre que les événements surviennent effectivement. Si quelque peine lui arrive, il n’essaiera pas de la fuir par des moyens qui ne sont pas naturels ; il fera face en se conformant aux directives divines exprimées dans la Torah et dans le cadre des lois naturelles fixées par le Créateur. Par cela, il se purifiera, s’élèvera et progressera véritablement. À ce titre, il priera également l’Éternel, car la prière est l’un des moyens que l’Éternel donne à l’homme afin qu’il se rapproche de Lui et amende ses voies. Par cela, L’Éternel le bénira.
Quand bien même le but que l’on poursuit est bon, il demeure interdit de recourir à la divination et à la sorcellerie, car Israël doit répandre le bien et la bénédiction par le chemin que prescrit la Torah. Certes, ce chemin est long, mais le tiqoun (réparation, amendement) qu’il porte est plus profond, plus essentiel ; il nous fait avancer, étape par étape, vers la rédemption de l’homme et du monde. Et cependant, aux temps bibliques, il était permis aux prophètes de vérité d’annoncer l’avenir, car toutes leurs paroles étaient vérité, et avaient pour propos de nous guider dans la voie de la Torah.
Demander « son verset » à un enfant
Il est permis de recourir à la méthode consistant à demander « son verset » à un enfant, comme le rapporte le Talmud (‘Houlin 95b) : certains sages, quand ils hésitaient à partir en voyage ou à entreprendre telle action, demandaient à un petit enfant, qui étudiait les versets de la Torah : « Cite-moi ton verset ». En d’autres termes : « Dis-moi quel verset vous avez appris aujourd’hui à l’école. » Par le biais de ce verset, ces sages dissipaient leur doute.
On rapporte ainsi que l’amora Rabbi Yo‘hanan, le plus grand des sages d’Erets Israël en sa génération, hésitait à se rendre en Babylonie pour y rencontrer l’amora Chemouel, qui était, lui, le plus grand sage babylonien de l’époque. Pour dissiper cette hésitation, Rabbi Yo‘hanan demanda à un jeune enfant quel verset il avait appris ce jour-là. L’enfant répondit : « Or, Samuel (Chemouel) était mort, et tout Israël avait fait son éloge funèbre… » (1S 28, 3). Rabbi Yo‘hanan en conclut que son collègue Chemouel était mort, et il ne descendit pas en Babylonie. Mais la Guémara conclut l’histoire en disant qu’en réalité, Chemouel était toujours en vie ; simplement, pour que Rabbi Yo‘hanan ne se donnât point la peine de descendre en Babylonie, on lui suscita du Ciel ce verset (‘Houlin 95b).
Dans le même ordre d’idées, le Talmud (Guitin 68a) rapporte que Rav Chéchet, qui était aveugle, craignait que les serviteurs de l’exilarque ne voulussent attenter à sa vie. Ces serviteurs étaient en effet impies, et avaient déjà tenté de le tuer. Il demanda « son verset » à un enfant, qui lui répondit : « Oblique à droite ou à gauche ! » (2S 2, 21). Grâce à cela, Rav Chéchet put éviter le piège qui lui était tendu : un fossé camouflé sur le chemin qui menait au domicile de l’exilarque.
Citation aléatoire d’un verset : opinions rigoureuses
Selon Maïmonide, il est interdit de régler sa conduite d’après un verset cité par un enfant. Il est seulement permis de se réjouir, dans le cas où l’enfant a cité un bon verset, et de se renforcer en se disant que c’est un bon signe, relativement à ce que l’on a déjà fait (Hilkhot ‘avoda zara 11, 5). C’est aussi ce qui ressort des propos du Tour (Yoré Dé‘a 179, 4) et du Séfer Habatim (33). S’agissant de Rabbi Yo‘hanan, il faut expliquer, selon ces auteurs, qu’il lui était de toutes façons pénible de se rendre en Babylonie, en raison de son grand âge. Dans son for intérieur, il était enclin à rester en Erets Israël, et le verset qu’il entendit de l’enfant renforça sa décision. De même, ces auteurs expliquent que Rav Chéchet se conduisit principalement selon son analyse de la situation : selon toute vraisemblance, les serviteurs de l’exilarque voulaient attenter à sa vie, en raison des admonestations qu’il adressait à l’exilarque au sujet de leurs mauvaises pratiques. Le verset qu’il entendit ne fit que raffermir sa vigilance (Kessef Michné, ad loc.).
Selon la majorité des décisionnaires, on peut s’appuyer sur une citation aléatoire
Mais pour la majorité des décisionnaires, il est permis d’agir conformément au verset cité par un enfant, à condition que l’action induite par ce verset ne soit pas contraire aux enseignements de la Torah ni aux indications de la logique. C’est en ce sens que se prononcent le Séfer Mitsvot Gadol (défense n° 51), le Ran (‘Houlin 95b), le Méïri (Sanhédrin 68a) et de nombreux autres auteurs. Ceux-ci expliquent que l’interdit de divination n’est pas constitué dans un tel cas, parce que cet interdit consiste à s’appuyer sur des « signes » qui sont dépourvus de logique (passage d’un cerf, croassement d’un corbeau, etc.), tandis que le verset cité par l’enfant qu’on interroge est porteur d’une « petite prophétie ». Les sages enseignent en effet : « Du jour où le Temple fut détruit, la prophétie fut retirée aux prophètes et donnée aux fous et aux enfants » (Baba Batra 12b). C’est aussi l’opinion de la majorité des A‘haronim (Levouch 179, 4, Pericha 11, Touré Zahav 3, Sifté Cohen 5, Qitsour Choul‘han ‘Aroukh 166, 2).
On doit cependant signaler qu’en pratique, au cours des générations, les rabbins n’ont majoritairement pas adopté l’usage de consulter le verset d’un enfant ; ils réglaient leur conduite suivant leur jugement.
Ouverture aléatoire d’un livre
De même que certains de nos sages interrogeaient parfois un enfant sur « son verset » afin de dissiper un doute, de même et dans le même but, ils ouvraient parfois le rouleau de la Torah pour y déchiffrer le premier verset qui se présentait à eux, en haut de la colonne. Le Talmud rapporte encore que l’amora Chemouel ouvrait parfois un livre de manière aléatoire, pour voir quel verset lui apparaîtrait (‘Houlin 95b).
Selon Maïmonide, fidèle à sa voie, il est interdit de régler sa conduite d’après de telles indications. Là encore, on peut seulement se réjouir, si l’on voit un bon verset, et trouver du réconfort en la pensée qu’il s’agit d’un bon signe relativement à ce que l’on a déjà fait dans le passé (Hilkhot ‘avoda zara 11, 5). Pour la majorité des décisionnaires, toutefois, il est permis d’agir en fonction du verset qui se présente à nous, à condition que l’action induite par le verset ne soit pas contraire aux enseignements de la Torah ni aux conseils de la logique.
Le goral du Gaon de Vilna
Dans les dernières générations, certains rabbins ont employé une méthode plus sophistiquée de consultation aléatoire d’un livre, méthode appelée goral ha-Gra, « tirage au sort du Gaon de Vilna ». Cette méthode consiste à ouvrir le rouleau de la Torah ou une Bible (Tanakh) de manière aléatoire, puis de compter, à partir du passage apparu, sept colonnes ; sur la huitième, on regarde la huitième ligne, puis la huitième lettre de cette ligne : dans les mots qui se présentent alors, on cherche une réponse ou une allusion à la réponse recherchée.
Il semble cependant que le Gaon de Vilna ne soit pas à l’origine de cette méthode. En effet, pendant des générations, on n’a vu nul témoignage, de la part des disciples du Gaon, qui eût attesté l’usage de ce goral. C’est plus de cent ans seulement après son décès que commença de se répandre la nouvelle d’après laquelle cette méthode serait celle du Gaon de Vilna (ainsi, selon l’Or Israël 38 p. 254, qui se fonde sur plusieurs arguments, cette méthode ne provient pas du Gaon). De plus, le nom même de goral (« tirage au sort ») semble erroné en l’espèce. En effet, le Choul‘han ‘Aroukh (Yoré Dé‘a 179, 1) interdit de consulter « les astrologues et les goralot », d’où il suit que le mot goral désigne une méthode proprement divinatoire ; or la méthode ci-dessus décrite ne saurait être assimilée aux goralot : elle est seulement une version perfectionnée de consultation aléatoire d’un livre, pratique attestée par la Guémara.
En pratique, dans les dernières générations, à partir des périodes dramatiques que furent les deux guerres mondiales, certains rabbins lituaniens utilisèrent cette méthode afin de décider s’il leur fallait rester ou fuir, ou pour répondre à d’autres questions proches. Parmi eux se trouvaient le ‘Hafets ‘Haïm, le Rav Elyahou Lopian et le Rav Elyahou Dessler. Avant de procéder à cette consultation, ils observaient des conduites de pénitence et priaient, afin que Dieu leur fît mériter d’obtenir une réponse. D’autres rabbins lituaniens s’opposaient à cela : ainsi du ‘Hazon Ich et de son beau-frère, le Rav Ya‘aqov Israël Kaniewski. Des témoins rapportent que celui-ci réprimanda un jour une personne qui avait eu recouru à cette méthode, en ces termes : « Je connais des gens qui ont causé leur propre malheur en s’appuyant sur les “réponses” qu’ils avaient reçues » (Or‘hot Rabbénou I p. 218).
Convient-il d’utiliser ces méthodes ?
En pratique, il est préférable de ne pas consulter de livre de manière aléatoire pour prendre des décisions, et, à ce titre, de ne pas utiliser non plus la méthode dite « goral du Gaon de Vilna », ce pour deux raisons. Premièrement, parce que ces méthodes sont moins fiables, pour prendre des décisions, qu’un examen rationnel. Nous voyons ainsi que, tout au long des générations, les rabbins n’ont, dans leur très grande majorité, pas eu recours à l’ouverture aléatoire de livres ni interrogé d’enfants sur « leur verset » pour dissiper leurs hésitations. Ils pesaient leurs actes à la lumière des prescriptions et enseignements de la Torah, tels que leur intellect les comprenait. Deuxièmement, comme nous l’avons vu, certaines autorités estiment qu’il est interdit de prendre des décisions sur de telles bases (Maïmonide, Tour). Certes, la majorité des décisionnaires sont indulgents à cet égard ; mais a priori, il convient d’être rigoureux.
Ce n’est que dans des situations particulières, lorsqu’il existe deux possibilités également raisonnables et qu’il est impossible de trancher, que l’on pourra, si on le souhaite, recourir à ces méthodes, comme l’a fait le ‘Hafets ‘Haïm.
Rabbi Aryeh Levin
De même, quand il ne s’agit pas de prendre des décisions pour le futur mais d’éviter une grande peine, la méthode appelée goral du Gaon de Vilna peut avoir sa place. C’est ce que fit le Rav Aryeh Levin – que la mémoire du juste soit bénie –, quand, au bout d’un an d’attente, furent rapportés les corps des trente-cinq soldats saints, membre du convoi qui s’était porté au secours du Gouch ‘Etsion lors de la guerre d’Indépendance. Il n’y avait aucun moyen de les identifier individuellement ; aussi le Rav Tsvi Pessa‘h Frank, Grand-rabbin de Jérusalem, demanda-t-il au juste Rabbi Aryeh Levin de recourir au goral du Gaon de Vilna afin de déterminer l’identité de chaque soldat, et qu’une stèle à son nom fût posée sur la tombe de chacun (cf. Ich Tsadiq Haya pp. 113-117).
Traduction : Jean-David Hamou



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