Rav Eliézer Melamed
La question du mal
Question : comment peut-on expliquer la terrible souffrance que le monde renferme ? L’Éternel veut pourtant le bien de ses créatures ! Comment peut-Il accepter qu’il y ait tant de douleur dans le monde ? Comment peut-Il laisser les pervers être si cruels envers leur prochain ? Cette question se pose de manière accrue après les terribles massacres de Sim‘hat Torah 5784 (7 octobre 2023), puis la guerre et les souffrances que celle-ci a engendrées.
Réponse : la réponse simple et profonde à la fois consiste à dire que l’Éternel a créé le monde et tout ce qu’il contient afin de dispenser le bien. Le mal et les souffrances, eux aussi, sont destinés au bien ultime ; simplement, la vision de l’homme est étroite, trop limitée pour percevoir l’image d’ensemble, laquelle inclut ce monde-ci et le monde futur. Aussi le mal nous paraît-il terrifiant. Mais quand on comprend que tout ce que fait l’Éternel est pour le bien, on perçoit l’importance du mal. C’est aussi la réponse de Dieu à Job : ton esprit humain est trop limité pour pénétrer la complexité de la création, pour percevoir comment tout concourt au bien final. Certains mériteront de leur vivant, en ce monde, de voir comment la souffrance qu’ils ont endurée leur a finalement apporté de bien plus grands bienfaits ; d’autres n’accéderont à cette compréhension que dans le monde de vérité.
L’humilité qui fait grandir
Comme pour toutes les questions qui ont trait à Dieu Lui-même, il nous faut ici nous ceindre d’humilité, et savoir qu’il y a des choses que nous ne sommes pas capables de saisir. À ce titre, nous ne sommes pas aptes à voir la place véritable du mal dans l’ensemble de la réalité. C’est précisément grâce à cette reconnaissance que nous pourrons nous renforcer dans la certitude que « tout ce que Dieu fait, c’est pour le bien qu’Il le fait » (Berakhot 60b). Grâce à cela, nous pourrons commencer à déchiffrer le sens du mal, et à comprendre comment celui-ci peut nous faire progresser. Armés de cette conscience, nous agirons de toutes nos forces pour répandre le bien et la bénédiction dans l’univers.
Cette humilité, c’est envers le Ciel qu’il faut la cultiver ; aussi n’est-elle pas une marque de faiblesse ou de petitesse. Au contraire, grâce à la reconnaissance de ce qui échappe à l’entendement, on sait que ce qui s’offre à lui est véritablement accessible.
Israël se distingue par cette vertu d’humilité, comme l’enseignent les sages : « Le Saint béni soit-Il dit à Israël : Je vous désire, car, lors même que Je vous accorde la grandeur, vous vous faites petits devant Moi. J’ai donné la grandeur à Abraham, il me dit : “Or, Je suis poussière et cendre” (Gn 18, 27). Je l’ai donné à Moïse et à Aaron – ils dirent : “Et nous, que sommes-nous ?” (Ex 16, 7). Je l’ai donnée à David – il dit : “Or, Je suis un vermisseau, non un homme” (Ps 22, 7). Les idolâtres ne sont pas ainsi. J’ai donné la grandeur à Nemrod, il dit : “Allons, construisons-nous une ville et une tour dont le sommet aille jusqu’aux cieux” (Gn 11, 4). Je l’ai donnée à Pharaon – il dit : “Qui est l’Éternel, dont je devrais écouter la voix ?” (Ex 5, 2) ; et : “Mon fleuve est à moi, et c’est moi qui me le suis fait !” (Ez 29, 3). Je l’ai donnée à Sennachérib – il dit : “Qui, parmi tous les dieux des pays, a sauvé son pays de ma main ? et l’Éternel sauverait de ma main Jérusalem !“ (2R 18, 35). Je l’ai donnée à Nabuchodonosor – il dit : “Je monterai sur les hauteurs des nuages, je serai comparable au Très-Haut” (Is 14, 14). Puis Je l’ai donnée à ‘Hiram, roi de Tyr – il dit : “Je suis dieu ! c’est sur le trône divin que j’ai siégé au cœur des mers” (Ez 28, 2) » (‘Houlin 29a).
Le bien qui germe d’entre le mal
Il nous faut expliquer quelque peu cette notion de bien qui germe par le biais du mal : premièrement, l’existence du mal permet à l’homme d’exercer son libre arbitre. Par cela, se révèle l’image divine qui est en lui, en ce qu’il choisit et crée son monde propre ; ainsi, le bien qu’il accomplit peut lui être imputé à bon droit. Or il n’y a pas de plus grand bien que celui-là, qui est à l’image du bien divin (Rabbi Moché ‘Haïm Luzzato, Dérekh Hachem 1, 2-3). En d’autres termes, le libre arbitre est si précieux qu’il justifie ce prix : certains choisissent le mal, avec toute la souffrance que cela entraîne.
Outre le fait que l’existence du mal rend possible l’exercice du libre arbitre, le bien, par le biais du mal, se parfait et s’élève. En effet, tout ce qui est en ce monde est limité, ce qui inclut aussi le bien révélé. Pour que le bien puisse continuer de se développer au-delà de toute limite, et qu’il exprime ainsi la lumière divine qui l’habite, il faut le mettre à l’épreuve. Tel est le rôle du mal que de désigner les manques dont le bien est affecté, et d’éveiller l’homme à une élévation et à un amendement continus. À cet égard, il n’est pas rare qu’un événement soit, au moment où il survient, perçu par celui qui le subit comme la pire chose qui lui puisse arriver ; mais rétrospectivement, cet événement lui apparaît comme le plus précieux de son existence, laquelle a connu, grâce à lui, une orientation nouvelle, un progrès sans précédent.
Sur le bien et le mal
Les maîtres de la pensée juive ajoutent qu’en vérité, quand on considère le monde avec un bon regard, on découvre que le bien est plus abondant que le mal. L’homme vit généralement de nombreuses années en bonne santé, et la maladie l’atteint durant de courtes périodes. Quand même un de ses organes est malade, les autres remplissent correctement leurs fonctions. Quand même une personne lui porte atteinte, il peut se réjouir du fait que d’autres, nombreuses, ne lui causent point de dommage. Grâce aux louanges que nous récitons dans notre prière et nos bénédictions, à la reconnaissance qu’elles expriment envers Dieu, nous apprenons à discerner le bien dans l’univers, et à nous en réjouir.
Maïmonide écrit ainsi que le monde est majoritairement bon. Il ajoute que le mal se divise en trois catégories : a) une petite partie provient de catastrophes naturelles ; b) une partie bien plus grande est causée par ce que l’homme inflige à son prochain ; c) mais la partie la plus importante est le mal que l’homme s’inflige à lui-même (Guide des Égarés III 12).
Conception bouddhiste du mal et de la souffrance
Il est intéressant d’évoquer ici quelle conception se fait le bouddhisme du mal et de la souffrance. Selon cette doctrine, si l’homme cessait de désirer, et tournait son regard vers l’essence de la vie, qui ne dépend de rien d’autre que de la vie même, il ne connaîtrait ni peine ni souffrance, et pourrait jouir d’une sérénité profonde et suprême. On peut retenir de cette pensée que la sensation de souffrance dépend largement de notre conscience.
Suivant ces vues, il convient de se libérer de la souffrance en cultivant l’indifférence et en dirigeant son regard vers l’intérieur. Selon le judaïsme, en revanche, il convient de faire l’expérience du mal et de la souffrance, afin que cette expérience serve de stimulus à notre croissance personnelle et à notre contribution à l’amendement (tiqoun) du monde. Cependant, quand une personne souffre trop, elle peut recourir à des techniques utiles, empruntées au bouddhisme, pour cultiver le détachement face à la souffrance. Puis elle se renforcera dans sa foi en Dieu, d’après laquelle tout est pour le bien, jusqu’à ce qu’elle retrouve la voie de la progression.
YOGA, MÉDITATION ET ARTS MARTIAUX
Question : est-il permis de faire des exercices de yoga, de pratiquer la méditation, les arts martiaux ? Le yoga cultive diverses postures corporelles, contribuant à l’amélioration de la santé par un rééquilibrage et une meilleure maîtrise du corps et de l’esprit. La méditation consiste en techniques destinées à concentrer l’esprit et le sentiment, afin de parvenir à la maîtrise de sa pensée et de ses émotions, à l’équilibre et à l’illumination intérieure. Les arts martiaux visent à améliorer nos capacités de défense et d’attaque ; par eux, on acquiert une meilleure santé, une maîtrise de soi et une concentration élevées.
Réponse : il est vrai que, par le passé, il se pouvait que ces exercices fussent liés à des religions païennes, de sorte que certains rabbins pensaient qu’il fallait les interdire. Mais en pratique, on ne trouve en ces méthodes nul culte idolâtre ; elles ne sont donc pas interdites. En revanche, il est défendu d’associer à ces exercices des actes cérémoniels qui n’ont point d’utilité claire et concrète, et qui, dès lors, sont l’expression d’une culture étrangère, interdite par la Torah, ainsi qu’il est dit : « Selon leurs lois, ne cheminez pas » (Lv 18, 3). Ce que la Torah appelle « lois des peuples » (‘houqot goïm), ce sont des coutumes expressives de traits culturels et religieux, qui caractérisent un peuple au point d’être devenues pour lui obligatoires. La Torah interdit à Israël d’adopter de telles coutumes, afin que nous préservions notre spécificité, notre indépendance spirituelle, et que nous ne soyons pas entraînés par une culture ou une croyance étrangère, ni n’abandonnions les commandements de la Torah.
Il est donc permis de s’incliner face au professeur, au début de l’entraînement, comme il est d’usage d’honorer un maître. Mais il est interdit de s’incliner devant une image du professeur, puisque c’est un usage païen que de s’incliner devant une image. De même, il est interdit de faire des exercices en s’orientant spécialement dans la direction du soleil. En revanche, il est permis de faire ces mêmes exercices si le professeur et les élèves ne prêtent pas attention à telle orientation spécifique. Il est également interdit de participer à une cérémonie d’initiation au cours de laquelle l’élève reçoit un mantra (formule sacrée, invocation) du professeur de méditation. Dans le même sens, il est interdit de prononcer, pendant l’exercice de méditation, des mantras ou des phrases que l’on ne comprend pas, dans une langue étrangère.
Si le professeur mentionne des noms d’idoles, il y a là un motif supplémentaire d’interdit, comme il est dit : « Vous ne mentionnerez pas les noms d’autres divinités, ce ne sera pas entendu de ta bouche » (Ex 23, 13), ce qui signifie qu’il est interdit de mentionner des noms d’idoles pour leur faire honneur, ni d’être cause qu’autrui mentionne ces noms pour leur faire honneur.
Instruments du service divin
Il importe d’insister sur ce fait : même si l’on a soin de ne pas associer aux exercices de méditation, de yoga ou d’arts martiaux des paroles dont l’utilité n’est ni certaine ni concrète, il faut encore veiller à ce que ces exercices ne deviennent pas le centre de notre vie spirituelle. Ils doivent rester des instruments, qui, en définitive, aident à la foi en Dieu, à l’amélioration de nos traits de caractère, à l’observance des mitsvot de la Torah. Il y a en effet ici une profonde différence de conception. Selon la doctrine qui sert de base au yoga et à la méditation, le but de l’existence est de parvenir à une constante sérénité et à une illumination intérieure, en se détachant du défi que représente le tiqoun (réparation) du monde. Dans la conception juive, le tiqoun est la vision fondamentale ; la santé, l’équilibre psychique et la sérénité sont des instruments au service de son accomplissement.
Pour bien signifier cela, certains rabbins, tels que le Rav Aryé Kaplan, de mémoire bénie, aux États-Unis, proposèrent de remplacer les mantras étrangers par des versets de la Bible ou des paroles saintes, et que la méditation portât sur des noms saints, des pensées kabbalistiques ; cela, afin que, tout en accomplissant des exercices utiles à la concentration et à l’équilibre mental, l’adepte renforçât en lui la foi en l’Éternel, et s’éveillât à la purification de ses traits de caractère.
Prononcer le nom d’une idole ; le mot « om »
Question : selon certains, les noms mêmes des exercices de yoga ou de méditation sont des noms de divinités païennes. Est-il permis d’employer les noms originaux de ces exercices, ou faut-il les changer ?
Réponse : dans la mesure où, au moment de l’entraînement, ces noms ne désignent rien d’autre que des exercices, et quoique à l’origine ces derniers fussent nommés d’après des idoles, il n’y a pas là d’interdit, de même qu’il est permis de prononcer les noms des jours et des mois dans des langues étrangères, bien que beaucoup d’entre eux aient une origine païenne.
Question : est-il permis de dire « om », au cours de l’exercice de yoga ou de méditation ? Il ne s’agit pas d’un nom d’idole : cette syllabe exprime, dans la religion hindoue, le fait de se relier à la vérité supérieure et intérieure.
Réponse : dire « om » ne participe pas d’un culte idolâtre, mais cela demeure interdit au titre des « lois des peuples » (‘houqot goïm). Toutefois, si l’élève, après avoir essayé de s’aider d’autres syllabes, tels que « onn » ou « o » etc., constate qu’aucune syllabe autre que « om » n’apporte à son corps le calme et la concentration voulus, il apparaît que, de son point de vue, l’utilisation de ce mot n’est pas dénuée de raison ; dès lors, l’interdit relatif aux « lois des peuples » ne s’applique pas à la prononciation de cette syllabe pendant l’exercice.
Traduction : Jean-David Hamou



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