Rav Eliézer Melamed
Question : on entend parfois parler du mauvais œil et de la crainte qu’il inspire. On dit aussi que le mauvais œil n’a point prise sur la descendance de Joseph, dont il est question dans les parachot que nous lisons dans cette période. Qu’est-ce que le mauvais œil, et est-il juste de le craindre ?
Réponse : ce qu’on appelle mauvais œil (‘ayin hara’) est un regard hostile de l’homme envers son prochain, regard qui provient de la mesquinerie, de la jalousie à l’égard de la réussite d’autrui. C’est le cas, par exemple, de celui qui envie les honneurs dont son prochain est comblé, ou son argent, sa sagesse, sa santé, sa force, sa beauté, ses enfants (parce qu’ils sont bons ou nombreux). Armée de ce regard hostile, cette personne trouve à redire contre son prochain, et minimise ses succès. Comme nous le verrons ci-après, le mauvais œil est capable de nuire sur des plans manifestes et cachés. Aussi convient-il de ne pas se vanter, de ne pas mettre en avant ses succès, sa richesse ou la réussite de ses enfants, afin de ne pas causer de peine à ceux qui n’ont pas hérité de telles bénédictions, et de ne pas éveiller leur jalousie.
Nuisance manifeste
La nuisance manifeste que cause le mauvais œil, c’est la perte de confiance de l’homme en soi-même. Quand une personne sait qu’on la regarde défavorablement, ou que certains pensent du mal d’elle, elle risque de perdre son assurance, de se sentir menacée, et d’avoir du mal à agir de façon équilibrée, précise. En conséquence, cette personne risquera de se tromper et d’échouer. Quand bien même un homme n’est pas conscient des mauvaises pensées que certains nourrissent sur lui, il arrive que son esprit ressente l’énergie négative qui l’entoure, et qu’il ne puisse plus fonctionner correctement. De plus, quand quelqu’un pense du mal de son prochain, d’autres personnes le ressentent ; à cause de cela, il peut se développer en eux aussi, à l’endroit de la personne visée, un sentiment négatif, qui les conduira à la suspecter et à s’éloigner d’elle.
Nuisance cachée
Sur un plan plus occulte, dans la mesure où toutes les âmes sont liées les unes aux autres, la pensée peut influer sur autrui et lui nuire – de même qu’une pensée négative de l’homme envers lui-même risque de lui nuire personnellement. De plus, parce que l’homme a été créé à l’image de Dieu, sa pensée exerce une influence sur tous les mondes. Aussi, quand s’éveille en lui un sentiment de jalousie envers son prochain, et plus encore quand il pense du mal de lui, il risque de susciter une accusation céleste à son encontre. Il se peut que, au tribunal suprême, on examine le cas de la personne que vise la jalousie : est-elle digne des bienfaits dont elle jouit ? peut-être convient-il de la punir pour quelque faute ? Généralement, le dommage occulte causé par le mauvais œil se fait davantage sentir en diaspora, tandis qu’en Erets Israël c’est le dommage manifeste qui est surtout éprouvé (cf. Baba Metsi‘a 107a ; Talmud de Jérusalem, Chabbat 14, 3).
Nuisance provenant d’une exposition positive excessive
Il arrive que le dommage causé par le mauvais œil ne provienne pas de pensées hostiles, mais au contraire d’une exposition positive exagérée, qui crée dans le public de grandes attentes. Cet homme doué, que l’opinion admire, on entend qu’il réussisse en toutes ses voies, bien au-delà du commun des mortels. Ces attentes sont addictives, mais elles créent aussi une forte tension : si, par malheur, l’homme célèbre ne réussit pas tellement son œuvre nouvelle, il perdra l’admiration du public ; et pour justifier les honneurs exagérés qu’on lui témoigne, il essaiera de toutes ses forces de réussir. Or souvent, la tension environnante lui fait perdre son équilibre et le conduit à l’échec. Il essaiera parfois de maintenir ses succès par des voies tortueuses, quitte à se perdre… et à perdre sa part au monde futur. Il convient donc de rester fort discret.
Nuisance subie par la personne dont le regard est hostile
Plus encore qu’elle ne nuit à autrui, la personne qui regarde son prochain d’un « mauvais œil » nuit à elle-même, comme l’enseigne Rabbi Yehochoua : « Le mauvais œil, le mauvais penchant et la haine des créatures expulsent l’homme du monde » (Maximes des Pères 2, 11). Par exemple, si quelqu’un jalouse la richesse de son prochain, il ne pourra se réjouir de sa propre part ; son esprit brûlera du feu de la convoitise (Rabbénou Yona, commentaire des Maximes des Pères, ad loc.). Ainsi, ses forces et ses talents se consumeront sous l’effet de sa frustration, et il ne lui restera plus d’énergie psychique pour accomplir son propre destin. C’est bien ce qu’enseignent nos sages, dans une autre michna des Maximes des pères (4, 21) : « La jalousie, la convoitise et la recherche des honneurs expulsent l’homme du monde. »
Sur le plan occulte également, une fois que la mesure de jugement s’est éveillée contre la personne objet du mauvais regard, c’est contre l’auteur de ce regard hostile que s’éveille la justice céleste, dans un regain de rigueur. En effet, quiconque porte un mauvais regard sur la fortune de son prochain perd la sienne propre. Bien plus, celui-là se perd lui-même, comme il est dit : « Un esprit abattu dessèche les os » (Pr 17, 22) (cf. Rachbats et Mahari Alachkar sur Maximes des Pères 2, 11). De même, nos sages enseignent : « Quiconque invoque la justice céleste à l’encontre de son prochain est puni en premier » (Roch Hachana 16b).
Danger de la célébrité
Les sages enseignent que, parce que les enfants d’Israël reçurent la Torah publiquement, en grande cérémonie – comme il est dit : « Et tout le peuple perçut les tonnerres, les flammes, le son du cor et la montagne fumante » (Ex 20, 15) –, le mauvais œil eut prise sur eux, et les tables de la loi furent brisées (Nb Rabba 12, 4). En d’autres termes, en raison de la grande publicité qui entoura le don de la Torah, une accusation s’éveilla contre les enfants d’Israël dans tous les mondes : « Sont-ils véritablement dignes de recevoir la Torah ? » Il fut permis au Satan (l’ange accusateur) de les mettre à rude épreuve ; c’est alors qu’ils commirent la faute du veau d’or. C’est pourquoi les secondes tables de la loi furent reçues dans la discrétion ; aussi se maintinrent-elles entre nos mains (Tan‘houma, Ki Tissa 31).
Dans le même sens, après que Hanania, Mishaël et Azaria ont été sauvés de la fournaise ardente par un grand miracle, aux yeux de tous les dignitaires de Babylonie, leur nom n’est plus même cité dans le livre de Daniel. Selon certains, ils moururent par l’effet du mauvais œil. D’autres estiment qu’ils l’emportèrent sur le mauvais œil en renonçant à leur haut statut à la cour impériale : ils montèrent en terre d’Israël, y étudièrent la Torah, épousèrent des femmes, eurent des fils et des filles (Sanhédrin 93a).
Des jeunes gens à la sagesse extraordinaire
Le Talmud raconte que Rabban Chimon ben Gamliel s’asseyait en compagnie des sages, à la maison d’étude, sur un banc, tandis que, devant eux, les jeunes disciples étaient assis par terre. Parmi ces derniers, se trouvaient son propre fils, Rabbi Yehouda (futur Rabbi Yehouda Hanassi), et Rabbi Elazar, fils de Rabbi Chimon bar Yo‘haï. Or, les jeunes disciples posaient des questions judicieuses sur la matière étudiée, résolvaient les problèmes soulevés, au point que les sages, frappés de leur intelligence, s’étonnèrent : « Nous buvons de leur eau, et ils devraient rester assis par terre ? » On leur fit donc des bancs, et on les y éleva, comme leurs maîtres plus âgés. Rabban Chimon ben Gamliel dit à ses pairs : « J’ai une colombe unique parmi vous, et vous voudriez me la perdre ? » Il craignait que le mauvais œil n’eût prise sur son fils, parce qu’il était assis sur un banc, tel un maître, à son jeune âge. On fit donc redescendre Rabbi Yehouda sur le sol. Rabbi Yehochoua ben Qor‘ha dit à ses collègues : « Celui qui a un père vivrait donc, tandis que celui n’a pas de père mourrait ? » En effet, Rabbi Elazar, dont le père était mort, restait sur son banc, ce par quoi il s’exposait au mauvais œil et risquait d’en mourir. On fit donc redescendre Rabbi Elazar, qui siégea de nouveau sur le sol.
Ainsi Rabbi Yehouda et Rabbi Elazar siégèrent modestement par terre, jusqu’à ce qu’ils fussent devenus adultes : alors, leur sagesse éminente ne paraissait plus tellement sortir de la norme (Baba Metsi‘a 84b).
Enrichissement et mauvais œil
Les sages enseignent que ceux qui gagnent leur vie par des travaux en vue, attirant une vive attention – au point que les observateurs pensent qu’ils gagnent de fortes sommes –, ne voient pas de signe de bénédiction résider sur leur labeur, car le mauvais œil a prise sur eux (Pessa‘him 50b, Baba Metsi‘a 107a). Dans le même sens, ceux qui gagnent une forte somme à la loterie, ou par une source inattendue, risquent de perdre bientôt ladite somme. Le conseil qu’on peut donner à ces gens est de donner généreusement la tsédaqa et de sustenter des étudiants de Torah. De cette façon, leur argent se maintiendra en leur possession (cf. ‘Érouvin 64a).
La tsédaqa et les dons, remède contre le mauvais œil
C’est un grand mérite que d’accomplir les mitsvot discrètement, comme il est dit : « Tu marcheras humblement avec ton Dieu » (Mi 6, 8). En effet, quand une mitsva est accomplie dans la discrétion, elle est faite au nom du Ciel, sans qu’il s’y mêle d’orgueil ; il n’est donc pas à craindre que le mauvais œil s’éveille à ce propos. Cependant, il est parfois nécessaire de montrer en exemple ceux qui accomplissent telle mitsva, afin que le grand nombre marche à leur suite. Quand cette mitsva est la tsédaqa, ou un don destiné aux choses saintes, la crainte d’un dommage est moindre, puisque cette mitsva est la claire expression d’un regard bienveillant (‘ayin tova), trait exactement contraire au mauvais œil (Abravanel, ‘Hida, Rabbi ‘Haïm Falagi). Mais si une personne fortunée ne donne pas les sommes qui conviendraient à sa fortune – la dîme, voire le cinquième de ses revenus –, une simple tsédaqa ne saurait la protéger (Ketoubot 66b).
Le mauvais œil n’a point prise sur la descendance de Joseph
Les sages enseignent que le mauvais œil n’a pas d’emprise sur la descendance de Joseph, car, dans la bénédiction qu’il lui adressait (Gn 49, 22), Jacob le décrivait comme un « rameau fertile au bord d’une source » ; or l’expression ‘alé ‘ayin (« au bord d’une source ») peut être lue, sur le mode midrachique, « au-dessus de l’œil ». En d’autres termes, Joseph avait la faculté de s’élever au-dessus du mauvais œil. De plus, Jacob bénit la descendance de Joseph en ces termes : « Qu’ils multiplient comme des poissons au milieu du pays » (Gn 48, 16). Le Talmud commente : « De même que les poissons sont recouverts par la mer, de sorte que le mauvais œil n’a pas prise sur eux, ainsi le mauvais œil n’a-t-il pas prise sur la descendance de Joseph. » Les sages ajoutent cette explication : « L’œil qui n’a pas voulu se débaucher avec ce qui ne lui appartenait pas [Joseph n’a pas voulu se laisser séduire par la femme du Putiphar] ne saurait être dominé par le mauvais œil » (Berakhot 20a).
Auparavant, le mauvais œil avait prise sur Joseph
Pourtant, à ses débuts, il y avait peu d’hommes qui fussent plus que Joseph sujets au mauvais œil ! En raison de ses dons particuliers – qui, à ce qu’il semble, dépassaient nettement ceux de ses frères –, et en raison de l’amour que lui vouait son père, ses frères le jalousaient terriblement, au point qu’ils en vinrent à projeter de le tuer. Quand donc ce projet funeste se forma-t-il dans leur esprit ? Au moment où, envoyé par son père, Joseph venait au-devant d’eux pour s’enquérir de leurs nouvelles. La conséquence fut dramatique : du statut de fils bien aimé, Joseph passa à celui d’esclave. En Égypte aussi, le mauvais œil eut prise sur lui, inspirant à la femme de son maître la passion de sa beauté. Or c’est précisément parce qu’il domina son instinct et se garda de fauter envers son maître que cette femme le dénonça, prétendant qu’il avait tenté d’abuser d’elle – et qu’il fut condamné à la prison à perpétuité.
Du gouffre du mauvais œil, il sut se relever
Cependant, grâce à son attachement à l’Éternel et à sa destinée particulière, Joseph continua de développer sa foi et ses dons. Malgré toutes les déceptions qui l’avaient frappé, il persista à marcher dans les voies de l’Éternel, qui est bon et bienfaisant pour tous. En prison, il aidait les autres détenus ; quand il fut conduit chez Pharaon, il rechercha l’intérêt de toute l’Égypte ; même de ses frères, qui l’avaient vendu comme esclave, il ne se vengea pas, mais il leur fut bienfaisant, les nourrit avec bienveillance. Il mérita ainsi de s’élever très au-delà des accusations du mauvais œil, et pava le chemin de tous ceux qui veulent être fidèles à leur propre voie – œuvrer avec grandeur, au nom du Ciel, sans crainte du mauvais œil.
Conseil contre le mauvais œil : suivre la voie de Joseph
Nous voyons donc que, pour se protéger du mauvais œil, le bon conseil est de marcher dans les pas de Joseph, qui, avec foi et attachement envers Dieu, accomplissait toutes ses œuvres au nom du Ciel, et qui, lors même qu’il réussit à interpréter les rêves de Pharaon, attribua sa réussite à Dieu seul. Grâce à cela, il s’éleva au-delà du champ d’influence du mauvais œil. Il s’attacha ainsi à son destin, sans tirer profit de ce qui ne lui appartenait pas, ni rechercher les honneurs en accomplissant de bonnes actions. Il se protégea ainsi du mauvais œil, à l’image des poissons, cachés par la mer qui les recouvre.
En d’autres termes, celui qui ne se laisse pas influencer négativement par son entourage, qui ne demande pas la reconnaissance des autres, ni de faveurs de leur part, et qui ne leur tient pas rancune de leurs mauvaises actions à son encontre, ne saurait être touché par le mauvais œil.
Traduction : Jean-David Hamou



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