La dîme d’argent sert de substitut aux prélèvements, dîmes, dons aux prêtres et dons aux pauvres qui étaient offerts sur la récolte des champs et sur le bétail. * La conduite la plus vertueuse consiste à offrir le cinquième de ses gains. * Le propos principal de la mitsva de ma‘asser est de soutenir les étudiants de Torah. * Autre but de la dîme numéraire : soutenir les pauvres. * Quand la nécessité d’une aide existe à la fois pour les pauvres et pour les étudiants de Torah, les pauvres ont priorité. * Maïmonide s’est vivement élevé contre les étudiants de Torah qui tirent leur subsistance de l’argent public. * Il faut avoir soin de réserver ses dons aux institutions dans lesquelles s’enseigne une Torah de vérité.
Prélèvement de la dîme ou du cinquième
Question : « Le prélèvement de la dîme numéraire s’impose-t-il à nous en tant qu’obligation ? »
Réponse : la dîme numéraire (ma‘asser kessafim) constitue, dans une certaine mesure, le substitut des prélèvements (teroumot) et des dîmes (ma‘asserot), des dons aux prêtres (matnot kehouna) et des dons aux pauvres (matnot ‘aniim), qui étaient prélevés sur les produits des champs et sur le bétail ; la conduite la plus vertueuse consistant à donner le cinquième de ses revenus (Choul‘han ‘Aroukh, Yoré Dé‘a 249, 1). Selon certains auteurs, cette obligation est toranique (Tossephot, Ta‘anit 9a) ; mais beaucoup d’autres estiment qu’elle est d’institution rabbinique (Touré Zahav, Yoré Dé‘a 331, 32) ; et d’autres encore considèrent qu’il s’agit d’une coutume (Baït ‘Hadach). Toutefois, selon cette dernière opinion même, cette coutume nous indique comment accomplir convenablement la mitsva toranique consistant à soutenir l’étude de la Torah et à donner la tsédaqa.
Destinataires de la dîme numéraire : enseignants de Torah et pauvres
Puisque la mitsva de la dîme numéraire est le prolongement des dons offerts aux prêtres et aux lévites, son propos principal est de soutenir les enseignants de Torah au sein du peuple juif. Nos Sages enseignent ainsi : « “Tu prélèveras fidèlement la dîme (‘asser té‘asser) de tout le produit de ta semence, de ce qui vient annuellement sur ton champ.” (Dt 14, 22) Rabbi Abba bar Kahana dit : “Cela fait allusion aux commerçants et à ceux qui voyagent en mer, afin qu’ils prélèvent un dixième de leurs gains en faveur de ceux qui se consacrent à l’étude de la Torah.” » (Pessiqta de-Rav Kahana 11 ; Tan‘houma, Réeh 17) De même, le Talmud de Jérusalem rapporte que Rabbi Yona donnait ses dîmes à Rabbi A‘ha bar Oula, parce que celui-ci se consacrait à l’étude de la Torah. Il fondait sa conduite sur le verset : « [Ezéchias] ordonna au peuple, aux habitants de Jérusalem, de donner leur part aux prêtres et aux lévites, afin que ceux-ci se consacrassent assidûment à la Torah de l’Éternel. » (2Ch 31, 4 ; Ma‘asser Chéni 5, 3)
La dîme numéraire a encore pour propos de soutenir les pauvres, de même que la Torah ordonne de prélever la dîme du pauvre (ma‘asser ‘ani) deux années sur sept, et de laisser aux pauvres, chaque année, la glane (léqet), la gerbe oubliée (chikhe‘ha) et le coin du champ (péa).
Qui a priorité, des enseignants de Torah ou des pauvres
Lorsqu’il faut venir en aide à la fois à des pauvres dans la gêne et à des étudiants de Torah, les pauvres ont priorité, car ceux qui étudient peuvent aller travailler pour subvenir à leurs besoins. En d’autres termes, dans une situation normale, la majeure partie de la dîme doit être affectée au soutien de ceux qui se livrent à l’étude et à l’enseignement sacrés, et qui guident le peuple dans les voies de la Torah et des mitsvot, de la morale et des bonnes manières (dérekh érets), de même que, jadis, la majeure partie des prélèvements, dîmes et autres dons étaient destinés aux prêtres et aux lévites. Mais lorsqu’il y a de nombreux pauvres, on leur donne la majeure partie de la dîme numéraire ; celle-ci tient alors lieu de dîme du pauvre, de glane, de gerbe oubliée, de coin du champ et de tsédaqa (cf. Ahavat ‘Hessed II, 19, 1).
On peut dire que, dans une situation bien ordonnée, la dîme numéraire sert principalement de médecine préventive : elle vise à élargir les rangs de ceux qui se livrent à l’étude sacrée, afin qu’ils guident le peuple dans les voies de la Torah et dans l’exercice d’un métier. De cette façon, la valeur du travail, associée à une saine gestion économique, constitue le bien commun. Les jeunes apprennent un métier dont ils pourront tirer leur subsistance, les gens travaillent avec honnêteté, diligence et professionnalisme ; dès lors, la bénédiction abonde, les pauvres sont peu nombreux, et des sommes modestes consacrées à la tsédaqa suffisent à les conforter. Mais lorsque la médecine préventive a échoué – autrement dit, lorsque les étudiants de Torah n’ont pas convenablement instruit le public à un travail diligent et au développement économique –, la pauvreté s’accroît parmi le peuple juif, et il faut consacrer la majeure partie de la dîme aux malades eux-mêmes, c’est-à-dire aux pauvres, aux malades proprement dits et aux autres nécessiteux.
Soutenir les érudits
Question : « Est-il permis de consacrer la dîme numéraire au soutien des érudits, alors que nous avons appris que les grands Sages du Talmud vivaient du produit de leur travail ? »
Réponse : il est vrai qu’à l’origine, la dîme numéraire ne servait qu’à soutenir les maîtres des enfants, puisque ce travail occupait la majeure partie de leur journée et que, n’était-ce leur rémunération, ils n’auraient pu instruire leurs élèves. Les grands maîtres de la Torah, en revanche, tant qu’ils n’exerçaient pas de fonction dirigeante auprès du public, travaillaient pour gagner leur vie. En effet, leur étude portait uniquement sur la Bible, la Michna, la Baraïta et les paroles des Sages, tandis que leur travail était simple, tel le labour ou la moisson. Ils pouvaient donc, tout en travaillant aux champs ou dans l’artisanat, répéter des michnayot et autres enseignements, en en approfondissant le sens ; puis, une fois leur labeur achevé, ils enseignaient la Torah à leurs disciples. Mais au fil des générations, le contenu de l’étude s’est développé dans des proportions si considérables que, désormais, les érudits doivent consacrer toute la journée à l’étude du Talmud, des Guéonim et des Richonim, ainsi qu’à l’Aggada et à la pensée juive. Pour qu’il y ait au sein du peuple juif des rabbins du niveau requis, il est donc admis que la collectivité assure leur subsistance ; ils peuvent ainsi se libérer de leur travail, étudier et enseigner.
Maïmonide s’éleva certes vigoureusement contre cette pratique, écrivant qu’il y a là une profanation du Nom divin (Hilkhot Talmud Torah 3, 10), et qu’il faut continuer de se conduire comme à l’époque des Tannaïm et des Amoraïm. Mais la quasi-totalité des décisionnaires estiment qu’il est impossible d’assurer la pérennité d’une classe d’érudits au sein du peuple, sans que la collectivité pourvoie à leur subsistance (Tachbets cité par Beit Yossef et Rema, Yoré Dé‘a 246, 21 ; Maharchal, Baït ‘Hadach, Sifté Cohen sur Yoré Dé‘a 246, 20).
Allocations aux étudiants qui se destinent à l’enseignement
Question : « La mitsva de subvenir aux besoins des rabbins au moyen de la dîme numéraire bénéficie-t-elle également aux avrékhim (étudiants mariés), qui n’enseignent pas encore la Torah ? »
Réponse : Maïmonide s’est élevé avec vigueur contre les étudiants de Torah qui tirent leur subsistance de la collectivité. Deux raisons motivent son opposition : premièrement, l’étude de la Torah doit être entreprise « pour elle-même » (lichmah), dans le dessein d’étudier et d’enseigner la parole de Dieu, non pour en tirer de l’argent ou quelque avantage ; deuxièmement, il y a en cela une profanation du Nom divin (Hilkhot Talmud Torah 3, 10).
Mais en pratique, les grands A‘haronim estiment qu’il est a priori permis à ceux qui étudient afin d’enseigner – en tant qu’éducateurs ou que rabbins – de tirer leur subsistance de la collectivité. En effet, les générations ont décliné, tandis que la matière à étudier s’est considérablement accrue, et il est devenu impossible de former des érudits d’un niveau convenable sans qu’ils consacrent l’essentiel de leur journée à l’étude de la Torah. Si donc la collectivité ne finançait pas leurs études, le peuple juif ne disposerait pas, à la génération suivante, d’érudits capables d’enseigner la Torah et de statuer en matière halakhique. Par conséquent, de même que la dîme numéraire est destinée à soutenir ceux qui enseignent présentement la Torah dans les yéchivot, elle a aussi pour rôle de soutenir ceux qui étudient en vue d’enseigner (Tachbets I, 142-148 ; Kessef Michné, Hilkhot Talmud Torah 3, 10 ; Maharchal et Sifté Cohen sur Yoré Dé‘a 246, 20 ; Richon le-Tsion 21, parmi de nombreux auteurs).
Soutien des étudiants de yéchiva et des ba‘alé techouva, comme préparation à la vie active
À notre époque, un autre problème est apparu. De nombreux jeunes gens n’ont pas atteint un niveau de connaissances toraniques suffisant pour conduire leur vie à la lumière de la Torah. Et puisque tout Juif doit mener une vie de Torah, la nécessité est grande de permettre aux jeunes gens d’étudier quelques années en yéchiva, avant leur entrée dans la vie active. De même, certains ba‘alé techouva (personnes autrefois non pratiquantes, aujourd’hui revenues à la pratique religieuse) ont besoin d’acquérir des connaissances fondamentales en Torah et doivent, à cette fin, consacrer une année ou deux à son étude. À eux aussi, on peut permettre de recevoir une allocation pendant cette période, afin qu’ils étudient les fondements de la pensée juive et de la halakha ; et à cette fin aussi, il convient de consacrer l’argent de notre dîme.
L’interdit de vivre de la tsédaqa ou d’allocations, pour qui ne se destine pas à devenir rabbin ou enseignant
Mais une fois que le jeune homme (ou le ba‘al techouva) a acquis les bases nécessaires, il lui est interdit de tirer sa subsistance de l’étude de la Torah – conformément aux propos de Maïmonide et à l’avis communément partagé des décisionnaires. Il lui faut alors apprendre un métier qui lui permette de gagner sa vie. En effet, au-delà de l’acquisition des bases indispensables à l’observance de la Torah et des mitsvot, seul celui qui est apte à devenir enseignant de Torah ou rabbin est autorisé à vivre d’allocations sociales ou de tsédaqa afin d’étudier quelques années de plus, de manière à se préparer comme il convient à sa sainte mission. Pour les autres étudiants, en revanche, il n’est point permis de se sustenter de la Torah, et la dîme numéraire ne saurait servir au financement de tels étudiants. La réalité elle-même témoigne de ce que, plus nombreux sont ceux qui, vivant d’allocations, de dons et de tsédaqa, étudient la Torah sans que la collectivité ait besoin d’eux comme enseignants ou rabbins, plus grande est la profanation du Nom divin dont parlait Maïmonide.
Donner aux yéchivot où s’enseigne une Torah de vérité
Il faut veiller à réserver ses contributions aux institutions où l’on enseigne une Torah de vérité, ce qui inclut les importantes mitsvot – équivalentes à toute la Torah – que sont : la mitsva de peupler la terre d’Israël, celle de servir au sein de l’armée, celle d’aimer tout Juif, quel que soit son milieu d’appartenance, ainsi que la vigilance à l’égard de l’interdit de médisance et de polémique. De même, ces institutions doivent instruire leurs élèves dans l’estime de la valeur du travail et de la science, et encourager tous ceux qui ne sont pas destinés à devenir enseignants ou rabbins à apprendre un métier honorable, afin de subvenir aux besoins de leur famille et de participer à l’édification du monde, chacun dans le domaine qui lui convient.
Il convient également de réserver ses dons aux institutions réputées pour être gérées avec probité, et dans lesquelles l’essentiel des sommes recueillies va à l’étude toranique même, et non aux collecteurs de fonds ou aux titulaires de diverses fonctions.
Ordre de priorité
Question : « Lorsque différentes yéchivot sollicitent un don, à laquelle convient-il de donner en priorité ? »
Réponse : chacun doit donner priorité aux yéchivot qui lui sont le plus proches, conformément à la position constante des décisionnaires en matière de tsédaqa et de bienfaisance, comme il est dit : « Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, au pauvre qui est avec toi… » (Ex 22, 24) : l’ordre de priorité est fonction de la proximité.
Il existe plusieurs formes de proximité. En premier lieu, la proximité personnelle. Celui qui a étudié dans une certaine yéchiva entretient avec elle un lien personnel, et il est juste qu’il lui donne priorité dans ses dons, au moins à hauteur des sommes que cette yéchiva a investies en lui.
Deuxièmement, la proximité intellectuelle. La Torah est « plus vaste que la mer », et chaque yéchiva met l’accent sur un aspect particulier. Certaines insistent sur la joie, d’autres sur l’éthique (moussar) ; les unes mettent l’accent sur l’étude de la Guémara, les autres sur la halakha ou la pensée juive ; il en est qui privilégient la collectivité, d’autres l’individu ; certaines insistent sur l’étude abstraite et fondamentale, d’autres sur la préparation à la vie pratique. Chacun doit être fidèle à sa conception du monde et, en l’honneur du Ciel et par amour d’Israël, aider la yéchiva correspondant à cette conception.
Troisièmement, la proximité géographique. Celui qui hésite entre deux yéchivot qui lui sont également proches par l’esprit, mais dont l’une se trouve dans une autre ville et l’autre dans la sienne, doit donner priorité à celle de sa ville.
Institutions qui ne reçoivent pas de financement de l’État
Question : « Faut-il faire des dons pour soutenir les enseignants ? »
Réponse : en Israël, la rémunération des maîtres est prise en charge par l’État. Il en résulte que la dîme numéraire est principalement destinée au soutien des yéchivot, des rabbins de synagogue et des études de Torah postscolaires, au-delà des structures institutionnelles.
Par ailleurs, il ne convient pas de consacrer la dîme numéraire à des établissements d’enseignement primaire ou secondaire qui ne sont pas financés par l’État ; ceux-ci pourraient en effet organiser leur enseignement dans le cadre des structures étatiques ; il n’y a donc pas lieu de contribuer au maintien d’un système privé superflu, particulièrement lorsqu’il existe ailleurs des besoins bien plus importants. En outre, si ces établissements n’enseignent pas une Torah de vérité, ils s’excluent par-là même du bénéfice de nos dons.
Traduction : Jean-David Hamou





