Rav Eliézer Melamed
Question : est-il permis, suivant la halakha, de se soigner par le biais du toucher thérapeutique (healing) et du reiki ?
Réponse : une petite introduction est nécessaire pour décrire ces méthodes. Le mot anglais healing signifie soin, traitement, guérison. Ce terme désigne plus spécifiquement un ensemble de méthodes thérapeutiques basées sur des enseignements venus d’orient, le bouddhisme et le taoïsme. Parmi ces méthodes, l’une des plus connues en Israël est le reiki, lequel se subdivise lui-même en différentes branches. Selon les thérapeutes adeptes de ces méthodes, on peut, par contact manuel sur certaines régions du corps – ou en plaçant la main au-dessus desdites régions, sans contact –, transmettre une énergie curative, ayant sa source dans l’énergie universelle. De cette façon, on renforce le corps, et on lui restitue son équilibre naturel, de manière qu’il puisse surmonter douleurs et maladies. Certains thérapeutes assurent même pouvoir agir à distance, et envoyer une énergie curative à des personnes très éloignées d’eux.
Ces thérapies ne sont pas reconnues par l’establishment médical, qui s’appuie sur des recherches scientifiques systématiques, d’après lesquelles le toucher thérapeutique et le reiki sont dépourvus de base scientifique. Par conséquent, la grande majorité des médecins estiment que ces méthodes ne sauraient guérir, en dehors d’un effet d’autosuggestion psychique (effet placebo). Cependant, d’assez nombreuses personnes, de toutes les couches de la société, prétendent au contraire qu’elles ont été délivrées de leurs douleurs et guéries de leurs maladies par le biais de thérapeutes en healing ou en reiki.
Opinion prohibitive
Certains rabbins estiment qu’il est interdit à un Juif de recourir à ces méthodes de soin, parce qu’elles s’appuient sur des conceptions idolâtres. En effet, l’énergie cosmique par le truchement de laquelle elles entendent soigner se nomme chi, force spirituelle qui vivifie l’univers. De même, les notions dont se servent les thérapeutes en Asie sont d’origine païenne, et les phrases censées favoriser la concentration, de même que les invocations récitées par certains praticiens avant les soins, sont des prières aux idoles.
En outre, puisque ces méthodes sont, aux yeux de l’institution médicale, mensongères, et qu’elles ont été fondées d’après les conceptions païennes dans lesquelles elles s’originent, s’applique à elles l’interdit de darké ha-Émori (« les voies de l’Amorrhéen », c’est-à-dire le fait d’adopter des conduites et des coutumes non juives dépourvues de sens, quoiqu’elles ne soient pas à proprement parler constitutives d’un culte idolâtre). C’est là l’opinion présentée dans les publications et ouvrages suivants : Al tifnou el ha-élilim ; Lo qessem be-Israël ; Vaya’an Yossef (du Rav Yossef Tsabari) 1, 22 ; Vaya’an David (du Rav Yossef David Weiss) 6, 25.
Opinion permissive
Selon les rabbins dont la position est indulgente, ces méthodes thérapeutiques ne présentent aucun trait d’idolâtrie, puisque le chi n’est qu’une notion spirituelle générale, postulant l’existence d’une force vitale présente en toutes les créatures, force qui ne s’incarne point sous forme d’idole. Il y a certes des gens, en orient, pour qui la croyance en cette force s’inscrit dans une foi idolâtre ; mais il ne faut pas relier nécessairement la doctrine du chi aux conceptions idolâtres. Même si, à l’origine, ces méthodes de soin ont éclos dans l’esprit de païens, les thérapeutes contemporains ne croient pas aux idoles, et le protocole thérapeutique ne contient pas d’actes cultuels idolâtres. Par conséquent, s’applique le principe : « Tout ce qui ressortit à la guérison échappe à la catégorie de darké ha-Émori » (Chabbat 67a). Cela, parce que l’interdit pesant sur les « voies de l’Amorrhéen » vise les seules coutumes qui n’ont d’autre motif que de s’inscrire dans la tradition de religions étrangères. Ici, en revanche, nous sommes en présence d’actes accomplis à titre thérapeutique, et non au titre de traditions étrangères. Le Rachba (I 413) écrit ainsi que, lors même que des traditions thérapeutiques sont intégrées à des doctrines relevant de l’idolâtrie, il n’est pas interdit de trier, pour des besoins médicaux, les choses qui ne sont pas entachées d’idolâtrie, de même que nous utilisons des données scientifiques apparaissant dans des ouvrages philosophiques qui contiennent, par ailleurs, certains propos contraires à la Torah.
Il n’est pas nécessaire que les praticiens de ces méthodes présentent aux sages de la Torah les preuves de leur utilité. En effet, les sages de la Torah n’ont pas pour rôle de trancher en matière médicale, ni de consulter toutes les études et d’établir leur degré de crédibilité. Il leur suffit de vérifier comment ces thérapeutes et leurs patients considèrent cette pratique : est-ce à leurs yeux une médecine, ou une tradition cultuelle ? S’il s’agit pour eux de médecine, il n’y a pas d’interdit à y recourir.
La halakha est conforme à l’opinion indulgente
En pratique, la position prévalente est celle des décisionnaires selon qui le toucher thérapeutique et le reiki ne sont point défendus. Il n’y a d’interdit que lorsqu’on entend soigner par l’effet d’actes idolâtres – c’est-à-dire en se tournant vers telle idole, dont on chercherait l’assistance. De même, il est interdit de soigner au moyen d’actes magiques, censés agir sur le monde à l’aide de forces impures ou d’anges destructeurs. Mais quand l’intention des thérapeutes et des patients porte sur le soin et sur la guérison, sans appui d’une pratique idolâtre ou magique, la chose est permise, même quand le thérapeute tente d’influer sur la maladie par la force de l’esprit (comme il ressort des décisions du Rid, Sanhédrin 65a, du Rachba I 413, des Derachot du Ran 4, du Méïri 67, 2, du Guide des Égarés de Maïmonide III 37, du Radbaz V 63 et du Séfer Ha’hinoukh 62 ; c’est aussi ce qu’écrivent le Rav David Schorr, Harefoua Hamachlima Bahalakha, et le Rav Raphaël Szmerla, Ki Ani Hachem Rophékha).
Certes, il n’y a pas lieu d’autoriser, afin de mettre en œuvre une thérapie alternative, la profanation du Chabbat ou la consommation d’aliments interdits. En ces matières, on va d’après la majorité des médecins, et d’après des praticiens faisant davantage autorité ; or il est certain que les médecins utilisant les protocoles institutionnels sont majoritaires, et que leur expertise est considérée comme supérieure, puisque leur parole s’appuie sur des études scientifiques systématiques (cf. Pniné Halakha – Les Jours redoutables 8, 4, note 5).
Kinésiologie « one brain » et radiesthésie thérapeutique
Question : est-il permis de se soigner à l’aide de la kinésiologie One brain, ou de la radiesthésie thérapeutique ?
Réponse : là encore, avant d’exposer la halakha, il nous faut expliquer brièvement en quoi consistent ces méthodes. Les thérapeutes en kinésiologie appliquée One brain (Moa’h é’had, en hébreu) estiment que le corps de l’être humain perçoit de façon subconsciente la racine des problèmes dont il souffre. Aussi, quand on pose des questions au patient, on peut, d’après ses réactions musculaires, savoir ce qui est vrai et ce qui est mensonger, et identifier ainsi la racine des troubles physiques et psychiques dont il souffre, de même que le moment où ces troubles ont commencé à se développer. À partir de là, on peut proposer au patient des solutions thérapeutiques.
Radiesthésie thérapeutique : les adeptes de cette méthode tiennent en main un pendule, fil auquel est fixée une pierre ou une pièce de métal. Tandis qu’ils se concentrent en s’abstenant de mouvoir leur main, ils s’interrogent sur les troubles du patient ; suivant le mouvement du pendule, ils interprètent les réponses à leurs questions. Selon leurs conceptions, dans les profondeurs de sa conscience, le praticien peut connaître la juste réponse ; en fonction des mouvements du pendule, qui bouge sous l’effet de l’impulsion inconsciente du radiesthésiste, celui-ci peut comprendre quelle maladie affecte le patient, et par quels moyens le soigner.
Les tenants de ces méthodes invoquent des cas de malades dont l’institution médicale ordinaire n’avait pas réussi à identifier l’origine des troubles, tandis qu’eux-mêmes parvenaient à toucher au but. Parfois, le praticien recommande au patient de subir des soins médicaux conventionnels, tout en soutenant lesdits soins par le biais de médecines alternatives ; d’autres fois, il dispense l’intégralité des soins qui, selon lui, sont requis.
Opinion prohibitive
Certains auteurs estiment qu’il est interdit de consulter de tels praticiens, parce que, selon l’institution médicale officielle et la grande majorité des médecins, ces méthodes n’ont pas de bases factuelles. Selon eux, les affirmations des thérapeutes d’après lesquelles ces pratiques sont utiles aux malades s’expliquent, dans le meilleur des cas, par l’effet d’une suggestion psychique (effet placebo), tandis que dans le pire des cas, il n’y a là rien d’autre que mensonge et escroquerie.
En allant consulter ces guérisseurs, on néglige, en définitive, la mitsva de se soigner, et l’on se prête, malgré soi, à un simulacre de thérapie, dépourvu d’utilité. De plus, suivre des méthodes mensongères a pour effet de déformer la pensée de l’homme, et de le conduire à se tromper également dans la compréhension de la Torah et de ses prescriptions.
De plus, les auteurs rigoureux estiment qu’il y a là un interdit toranique : celui de qossem (« pratique de la divination »), dont l’objet est de prédire l’avenir et de dévoiler les choses cachées à l’aide de différents expédients, qui aident le devin à s’immerger dans un certain état de conscience, lequel permet de pénétrer les secrets. Maïmonide (‘Avoda zara 11, 6) écrit ainsi : « Qu’est-ce qu’un devin ? C’est celui qui accomplit tel acte afin que son esprit soit réceptif et vacant, jusqu’à ce qu’il lui soit “communiqué” (…) qu’il convient d’agir ainsi, de se garder de cela, etc. Certains devins se servent de sable comme support, ou de pierres. (…) D’autres observent un miroir de fer, ou une lampe, puis laissent agir leur imagination et se mettent à parler ; d’autres encore portent un bâton en leur main, s’y appuient et frappent, jusqu’à ce que leur pensée “se libère” et qu’ils délivrent leur parole… »
Opinion permissive
Cependant, comme nous le disions précédemment au sujet du toucher thérapeutique et du reiki, et quoiqu’il soit fort possible que l’institution médicale ait raison de dire que ces thérapies n’ont aucune utilité, il n’est pas interdit de se soigner par elles. Cela, parce que ceux qui pratiquent ces méthodes ne sont pas tenus, pour qu’il soit permis d’y recourir, de prouver scientifiquement leur utilité : il suffit que les gens qui consultent ces thérapeutes le fassent dans le but de se soigner, et non pour participer à un culte. C’est bien pourquoi les sages de la Michna autorisaient l’utilisation d’une dent de renard ou du clou d’un crucifix à titre de médication, bien qu’il s’agît de remèdes mystiques que les Juifs avaient appris des non-Juifs, et que ces remèdes fussent apparus sur le terreau du paganisme. Là encore, s’applique le principe des sages : « Tout ce qui ressortit à la guérison échappe à la catégorie de darké ha-Émori » (Chabbat 67a).
Ces pratiques ne sont pas non plus constitutives de l’interdit de divination. Les pratiques divinatoires interdites ont pour propos de prédire l’avenir : la Torah interdit de chercher à connaître les événements futurs au moyen d’entités spirituelles, car cela porte atteinte à la foi intègre. Ce dont il est ici question, en revanche, relève du diagnostic symptomatique ; dès lors, s’applique le principe : « Tout ce qui ressortit à la guérison échappe à la catégorie de darké ha-Émori » (comme l’écrit le Rachba I 413).
En ce domaine comme dans le précédent, le rôle des maîtres de la halakha n’est pas de mener le combat de l’establishment médical contre les médecines alternatives. Quoiqu’il soit vraisemblable que les institutions disent juste dans la majorité des cas, il se peut que ces thérapies soient psychologiquement utiles. Il se peut aussi que, malgré ses nombreux succès en différents domaines, il y ait des choses que la médecine officielle n’ait pas encore comprises, et que, dans l’avenir, la recherche scientifique établisse que les thérapeutes alternatifs avaient raison à certains égards.
Halakha pratique, en bref
En pratique, il n’y a pas d’interdit à recourir aux médecines alternatives telles que le toucher thérapeutique, le reiki, la kinésiologie « one brain », la radiesthésie, l’homéopathie et autres semblables pratiques. Toutefois, il n’y a pas lieu d’autoriser, dans le cadre de tels soins, la profanation du Chabbat ni la consommation d’aliments interdits. En ces matières, on se fonde en effet sur la majorité des médecins et sur des spécialistes de plus haut niveau ; or, il est clair que la majorité des médecins s’inscrivent dans l’institution médicale officielle, et qu’ils sont considérés comme davantage spécialisés, puisque leurs paroles s’appuient sur des recherches scientifiques systématiques. Néanmoins, si le malade est convaincu que sa vie peut être sauvée par telle médecine alternative, il lui est permis, pour suivre ses prescriptions, de lever un interdit sabbatique ou de manger un aliment interdit (Pniné Halakha – Les Jours redoutables 8, 4, note 5).
Il est certes souhaitable de ne pas se laisser séduire par des rumeurs non fondées, ou entraîner par des dispositions d’esprit passagères. Examinons nos voies suivant la logique ! Mais une fois que le patient est parvenu à la conclusion que telle médecine alternative peut apporter à un soulagement à ses maux et à ses douleurs, il ne faut pas lui interdire d’y recourir ; cela, à condition qu’il ne soit pas conduit à commettre des actes qui, selon la médecine institutionnelle, sont dangereux pour sa santé. En cas de controverse, il faut en effet suivre les avis de la médecine institutionnelle, puisque telle est l’opinion de la majorité des médecins, ainsi que de spécialistes de plus haut niveau, lesquels se fondent sur des expériences systématiques (cf. Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 618, 2-4).
Traduction : Jean-David Hamou



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