L’ÉTUDE DES SCIENCES, CLEF DE LA COMPRÉHENSION DE LA TORAH

revivim1206

Les diverses sciences sont considérées comme une sagesse divine. * Le candélabre du Temple avait sept branches, correspondant aux sept « sagesses » universelles, dont les racines sont enfouies dans la Torah. * Ceux qui n’étaient pas connaisseurs en ces domaines ne pouvaient être nommés membres du Sanhédrin ; dès lors, on ne pouvait les considérer comme de grands maîtres de la Torah. * Le Gaon de Vilna encourageait ses disciples à étudier les sciences. * Un érudit en Torah qui n’est pas versé dans les sciences est privé d’une grande part de la compréhension de la Torah. * Si l’étude des sciences devait conduire une personne à abandonner la Torah, il lui serait obligatoire d’y renoncer. * Raison supplémentaire d’associer aux études de Torah un enseignement élémentaire en sciences et en lettres : grâce à cela, les élèves, une fois leurs études achevées, pourront acquérir une profession.

 

Études juives à plein temps ou lycée-yéchiva ?

 

Question : « S’agissant de nos lycéens, quelle yéchiva représente davantage la position de la Torah ?  La yéchiva qetana (« petite yéchiva »), où l’on étudie les disciplines toraniques à plein temps, sans inclusion de matières scientifiques ou générales, ou la yéchiva tikhonit (lycée-yéchiva), qui conjugue études toraniques et générales ? Si vous deviez reconnaître, Monsieur le rabbin, que la yéchiva qetana reflète mieux la position de la Torah, pourquoi le milieu national-religieux n’inscrirait-il pas massivement ses enfants dans de telles yéchivot ? Est-ce parce que ce milieu choisit une forme de compromis entre Torah et monde laïque ?

Pourrait-on dire que cette forme de compromis caractérise jusqu’aux érudits du milieu national-religieux ? En effet, les anciens étudiants de la yéchiva Merkaz Harav eux-mêmes ont créé, auprès de cette institution centrale du courant national-religieux, une yéchiva pour la jeunesse, qui intègre également des enseignements généraux. Ceux-là même qui, au sein de ce courant, ont tenté de créer des yéchivot qetanot, proposent en pratique des enseignements généraux, au titre de la préparation au baccalauréat. N’est-ce pas là le signe d’un compromis ? »

 

Les sciences elles-mêmes sont considérées comme sagesse divine

 

Réponse : les diverses sciences sont considérées comme sagesse divine. En effet, l’Éternel créa le monde avec sagesse, et l’étude des sciences est celle de la sagesse du Créateur. Dans le même ordre d’idées, les Sages ont prescrit de prononcer une bénédiction à la vue d’un grand savant des nations du monde : « Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as donné de ta sagesse à un être de chair et de sang. » Nous voyons donc que les sciences elles-mêmes sont appelées sagesse de Dieu, béni soit-Il (Berakhot 58a ; Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 224, 6 ; Pniné Halakha – Lois des bénédictions 15, 18).

 

Candélabre du Temple et sagesse universelle

 

De même, nombre d’auteurs expliquent que la ménora (le candélabre d’or) qui demeurait dans le Temple possédait sept branches, ce qui correspond aux « sept sagesses du monde », dont les racines sont enfouies dans la Torah (Rabbénou Ba‘hyé, Ex 25, 31 ; ‘Aqédat Yits‘haq 49 ; Abravanel, Beha‘alotekha 8 ; ‘Hida, Na‘hal Qedoumim, Beha‘alotekha ; ‘Hidouché ‘Hatam Sofer, Nédarim 81a ; Rav Yossef Chaoul Nathansohn, ‘Hidouchim lé-Chabbat 21, 2 ; Malbim, Terouma, Remazé hamichkan ; Netsiv, Ha‘ameq Davar, Chémot 37, 19 ; ‘Aroukh Hachoul‘han, introduction – parmi de très nombreux auteurs).

En d’autres termes, la présence de la Torah dans le Temple est essentiellement représentée par le qodech haqodachim (saint des saints), où l’on trouvait le rouleau de la Torah, placé dans l’arche sainte avec les tables de l’Alliance, ou à côté de celle-ci. Tandis que, dans le qodech (sanctuaire stricto sensu), se trouvaient la table (choul‘han) et la ménora. La table symbolisait le travail, nécessaire pour se sustenter et pour édifier le monde ; la ménora correspondait aux « sept sagesses » universelles.

Il apparaît donc que la ménora, qui reflète les diverses sciences, se trouvait dans le sanctuaire, afin de donner expression à la valeur sanctifiée de cette connaissance. La ménora n’était pourtant pas dans le saint des saints, car elle n’atteignait pas l’élévation de la Torah, qui seule s’y trouvait. En effet, à l’égard de la Torah, les disciplines générales sont considérées comme secondes, telles « des servantes, des parfumeuses et des cuisinières », destinées à l’assister (Maïmonide ; Rabbi Jonathan Eybeschütz, Ye‘arot Dvach II, 7).

 

La mitsva d’apprendre les sciences

 

Nos Sages ont enseigné : « Quiconque sait calculer les saisons astronomiques et le mouvement des constellations mais s’en abstient, à lui s’applique le verset : “Ils ne contemplent pas l’œuvre de l’Éternel, et ne voient pas le travail de ses mains.” » (Is 5, 12 ; Chabbat 75a) Les Sages disent encore : « C’est une mitsva pour l’homme que de calculer les saisons astronomiques et le mouvement des astres » (ibid.), afin de sanctifier le nom du Ciel aux yeux des peuples. Il est dit en effet : « Observez-les et accomplissez-les, car c’est là votre sagesse et votre discernement aux yeux des peuples qui, entendant toutes ces lois, diront : quel peuple sage et intelligent que cette grande nation ! » (Dt 4, 6) Puisqu’ils ne comprennent pas la Torah en tant que telle, les peuples, constatant la sagesse d’Israël en matière scientifique, honoreront les Israélites et la Torah qu’ils reçurent de l’Éternel.

C’est seulement à titre d’exemple que les Sages mentionnent le calcul des téqoufot, saisons astronomiques, et des mazalot, mouvement des astres dans le ciel – c’est-à-dire l’astronomie, qui était considérée à l’époque talmudique comme une science éminente, dont l’étude requérait un grand investissement. Mais le propos des Sages comprend l’ensemble des sciences, qui toutes portent sur les œuvres divines ; de sorte que s’abstenir de les étudier, quand on le pourrait, c’est se montrer indifférent à l’œuvre et à la grandeur divines, et ne pas sanctifier le nom du Ciel. Le Maharal écrit ainsi : « Car l’homme doit étudier tout ce qui conduit à connaître l’essence du monde, et ce lui est une obligation ; car tout est œuvre de Dieu, de sorte qu’il en faut prendre connaissance, et reconnaître, par ce moyen, son Créateur. » (Netiv ha-Tora 14). De très nombreux auteurs s’expriment dans le même sens (parmi eux, Ba‘hya ibn Paqûda, Devoirs des Cœurs II, 2 ; Rabbi David Qim‘hi, Is 40, 21-26 et Ps 25, 5 ; Rema, Responsa 7 ; Rav Avraham Yits‘haq Kook, ‘Ein Aya, Chabbat 75a ; Chemona Qevatsim I, 900 ; Rav Moché Khalfon Hacohen, Torah Ve‘haïm, partie tav, chap. 14).

 

« On ne saurait en faire l’éloge »

 

Les Sages disent encore : « Celui qui sait calculer les saisons astronomiques et le mouvement des astres mais s’en abstient, on ne saurait en faire l’éloge. » (Chabbat 78a) Certains expliquent qu’en vertu du principe « mesure pour mesure », on ne fait pas l’éloge d’un homme qui pourrait apprendre les sciences mais s’en abstient : puisqu’il ne veut pas faire l’éloge de Dieu par la contemplation de sa création, il n’est pas non plus l’objet de nos éloges (Elya Rabba, Ora‘h ‘Haïm 340, 14 ; Panim Yafot, Dt 4, 6 ; ‘Hida, Péta‘h ‘Einayim, Chabbat 75a ; Ben Yehoyada, ibid.). D’autres disent : « Car ce n’est pas faire honneur à la Torah, que ses étudiants se tiennent à l’écart de la science des saisons astronomiques, laquelle est notre gloire aux yeux des nations » (Rabbi El‘azar Moché Horowitz, Chabbat, ad loc.). D’autres encore soutiennent que se désintéresser des sciences, c’est se désintéresser de l’image divine qui est en l’homme (‘Ein Aya, Chabbat 75a).

 

Les grands maîtres de la Torah

 

Question : « Se peut-il que, du sein des lycées-yéchivot, émergent de grands maîtres de la Torah ? N’est-il pas évident que c’est seulement dans les yéchivot qetanot, entièrement consacrées à l’étude talmudique, que pourront croître les grands maîtres de la génération à venir ? Pourquoi les grands maîtres d’aujourd’hui luttent-ils avec tant d’abnégation contre l’introduction des matières générales, dans les programmes d’étude de ces yéchivot ? »

Réponse : à ce qu’il semble, la notion de « grands maîtres de la Torah » (gdolé ha-Torah) est l’objet de quelque confusion. Nos Sages enseignent que l’une des conditions, pour être nommé membre du Sanhédrin, est d’être « doté de science » (ba‘al ‘hokhma) (Sanhédrin 17a). Maïmonide rapporte ainsi, en halakha : « On ne nomme, au grand comme au petit Sanhédrin, que des hommes sages et perspicaces, exceptionnels par leurs connaissances toraniques, dotés d’une grande intelligence, et qui aient quelque connaissance des autres disciplines, telles que la médecine, les mathématiques, les saisons astronomiques, le mouvement des corps célestes, l’astrologie et les voies des enchanteurs, des magiciens, des sorciers et autres inanités païennes, afin de savoir statuer sur elles. » (Michné Torah, Sanhédrin 2, 1) Telle est la position halakhique admise, et que nul ne conteste (parmi de nombreux auteurs, Radbaz ; Kessef Michné et Mirkévet Hamichné sur Maïmonide, ad loc. ; Séfer Ha‘hinoukh 491 ; Rabbénou Ba‘hyé, Dt 18, 9 ; Rachbats, Zohar Haraqia, lection Chofetim).

En résumé, celui qui n’a pas de notions dans les disciplines générales ne peut être nommé membre du Sanhédrin ; dès lors, il ne saurait être compté parmi les grands maîtres de la Torah. Il se peut qu’il soit expert et pénétrant sur de nombreuses questions, mais il ne peut être considéré comme un « grand de la Torah ».

 

Selon le Gaon de Vilna, sans connaissance scientifique, la Torah est incomplète

 

Dans le même sens, il est connu que le Gaon de Vilna encourageait ses disciples à étudier les sciences, et qu’il encouragea notamment son disciple Rabbi Baroukh de Schklov à traduire Euclide du grec vers l’hébreu, afin que les étudiants pussent connaître la géométrie. Dans son introduction à cet ouvrage, le Gaon écrit : « Selon que le savoir manque à l’homme dans les autres sciences, ainsi et au centuple, lui manquera-t-il dans la science toranique ; car la Torah et les sciences sont intimement liées. » De même, Rabbi Israël de Schklov écrit au nom du Gaon de Vilna, dans l’introduction de son ouvrage Peat Hachoul‘han, que toutes les sciences sont nécessaires à notre Torah. L’auteur témoigne, à ce propos, de ce que le Gaon connaissait fort bien l’algèbre, la trigonométrie, la géométrie, la musique et toutes les autres disciplines. Il n’y a guère que la composition des remèdes qu’il n’étudia pas, car son père, homme pieux, lui interdit ce domaine, afin qu’il n’eût pas à interrompre son étude de Torah chaque fois qu’il aurait à secourir autrui. Nous apprenons de là que, lorsqu’un érudit en Torah (talmid ‘hakham) n’est pas versé dans les disciplines générales, une importante compréhension toranique lui fait corrélativement défaut.

Certes, il est impossible que les érudits contemporains connaissent toutes les disciplines ; mais le propos est ici qu’ils aient des notions de chacune. Par inclination naturelle, certains sont davantage attirés par les sciences exactes, d’autres par les sciences sociales ou l’économie. L’essentiel est d’être, dans ces domaines, en pays de connaissance. Quand manque la connaissance des disciplines générales, et à plus forte raison quand on s’obstine à en nier la valeur, la compréhension de la Torah demeure, selon l’expression du Gaon de Vilna, déficiente « au centuple ».

 

Crainte d’abandon du judaïsme

 

La crainte a cependant existé, lorsqu’Israël était en exil, que les études générales, communes aux Juifs et aux nations du monde, ne conduisissent les jeunes gens à l’abandon du judaïsme. Il est alors arrivé que de grands maîtres de la Torah tinssent les jeunes gens éloignés de l’étude des sciences, à l’exemple du Rachba en Espagne, il y a quelque sept cent cinquante ans. De même, avec l’avènement de la modernité, face aux défis aigus qu’elle a suscités, certains rabbins ont tenu les jeunes gens éloignés de l’étude des sciences.

Il est effectivement admis que, si l’étude des disciplines générales devait conduire à l’abandon de la Torah, il serait obligatoire d’y renoncer. Les avis divergent simplement quant au meilleur moyen de préserver le judaïsme. Selon les maîtres de notre école, quoiqu’il soit juste de renoncer parfois à l’étude des disciplines générales afin de « fortifier la muraille » de la Torah, ce n’est là qu’une recommandation circonstancielle : on devra se hâter de revenir à la juste pratique a priori, laquelle fait également place aux matières générales. C’est précisément cela que visent les lycées-yéchivot.

 

À quel moment introduire les disciplines générales

 

On peut certes discuter du fait de savoir s’il est préférable, du point de vue éducatif, d’étudier dans son jeune âge la seule Torah, puis d’y associer les matières générales un peu plus tard, ou s’il vaut mieux conjuguer les deux dès l’abord. Mais le principe selon lequel les disciplines générales sont importantes, et utiles à l’étude toranique, doit être impérativement conservé. Quand une yéchiva qetana admet ce principe, on ne saurait lui reprocher un prétendu désintérêt envers les sciences, œuvre divine.

 

Apprentissage d’un métier

 

Il y a une autre raison d’intégrer aux programmes un enseignement élémentaire dans les domaines scientifiques et linguistiques : grâce à eux, les élèves, une fois leurs études achevées, pourront acquérir une profession. C’est en effet une obligation toranique, pour des parents, que de faire en sorte que leurs enfants apprennent un métier par lequel ils pourront gagner honorablement leur vie (Michna Qidouchin 29a ; Mékhilta de-Rabbi Yichma‘el, Bo, Massekhta de-Pis‘ha 18). Rabbi Yehouda ajoute que s’abstenir d’apprendre un métier à son fils, « c’est comme lui apprendre le métier de brigand » : puisque ce fils n’acquiert pas les instruments nécessaires pour gagner sa vie, la faim risquera de le pousser « aux croisements des chemins, pour y dépouiller les créatures » (Qidouchin 29a ; Rachi, ad loc.).

À la lumière de ce principe, il est préférable d’intégrer des enseignements généraux dans toutes les classes. Certes, il se trouve un petit nombre de personnes qui réussissent à accomplir leurs études générales à l’âge adulte, et à acquérir une profession correspondant à leurs talents. Mais nombre de ceux qui, dans leur jeunesse, n’ont pas associé les sciences et les lettres à leurs études ne parviennent pas à combler leurs lacunes, et sont contraints de se contenter d’emplois non qualifiés, qui ne correspondent pas à leurs dispositions.

 

Traduction : Jean-David Hamou

In Case You Missed It

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Yechivat Har Bracha We use cookies to ensure the website functions properly and improve user experience. You can choose which types of cookies to enable.
Cookie Selection