La Torah donne pour consigne au peuple d’Israël, pendant les six jours ouvrables, de travailler la majorité de la journée, et de se fixer des temps pour l’étude toranique, matin et soir. * La voie recommandée aux disciples des Sages consistait à conjuguer travail et étude de la Torah. * La mitsva d’étudier la Torah « jour et nuit » s’accomplit le Chabbat et les jours de fête. * Grâce à cette étude, d’une régularité quotidienne, on est considéré comme étudiant « à plein temps ». * Pendant les heures où l’on doit se consacrer à l’étude, il faut prendre grand soin de ne pas gaspiller de ce temps.
Directive de la Torah en matière de travail
Question : « J’ai entendu un cours, pendant lequel le rabbin orateur disait que, selon la Torah, tout Juif doit se livrer à l’étude toranique toute la journée, comme il est dit : “Ce livre de la Loi ne quittera pas ta bouche, et tu le méditeras jour et nuit.” (Js 1, 8) Il ajoutait qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour sa subsistance, car, si tout le peuple d’Israël étudiait la Torah à plein temps, Dieu nous aiderait et pourvoirait à nos besoins. Ces paroles sont-elles justes ? »
Réponse : si ces propos sont effectivement ceux que l’orateur a tenus, cela montre qu’il n’a pas compris les principes essentiels de la Torah. La voie que la Torah recommande au peuple juif est de travailler, les six jours ouvrables de la semaine, pendant la majorité de la journée, et de se fixer des temps d’étude matin et soir. Il est dit en effet : « Six jours, tu travailleras, et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le Chabbat en l’honneur de l’Éternel, tu n’accompliras aucun ouvrage. » (Ex 20, 9-10) Les Sages ont enseigné à ce propos : « De même qu’Israël a reçu le commandement positif d’observer le Chabbat, de même a-t-il reçu le commandement de travailler », les six jours ouvrables (Mékhilta de-Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï, ad loc.) Par-là, la Torah a conféré une valeur sacrée au travail accompli par Israël pendant les six premiers jours de la semaine.
De même, la vie de l’homme est décrite, dans le livre des Psaumes, comme consacrée au travail du matin au soir ; il est dit en effet : « Le soleil point [et les animaux nocturnes] se retirent, ils gîtent dans leur tanière ; [alors] l’homme se rend à son labeur, à son travail jusqu’au soir. » (Ps 104, 22-23) Nous apprenons encore ce que fut le labeur de Jacob notre père, qui témoigna sur lui-même avoir travaillé vingt ans à la garde du troupeau de Laban, avec grande assiduité, aux jours de chaleur comme aux nuits froides ; comme il est dit : « Le jour, la sécheresse me dévorait, et la glace la nuit ; et le sommeil errait loin de mes yeux. » (Gn 31, 38-40)
Il ressort aussi des paroles des Sages en Berakhot 4b que, dans le cours ordinaire de la vie, les hommes consacrent la majeure partie de leur journée au travail et, le soir, rentrent chez eux des champs. Nous voyons également que les Sages ont défendu d’ajouter au nombre de trois appelés à la Torah, lors de la lecture du lundi et du jeudi, afin de ne pas empiéter sur le temps de travail des fidèles (bitoul mélakha) (Méguila 22b) ; or, si l’usage n’avait pas été de travailler toute la journée, quel inconvénient y aurait-il eu à ajouter une montée à la Torah ? (Cf. encore l’opinion de Rabbénou Tam en Tossephot Yechanim sur Yoma 85b ; Orot Hatorah 9, 6.)
Le débat à propos des disciples des Sages
Rabbi Ichmaël et Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï sont cependant divisés sur la question des disciples des Sages (Berakhot 35b). Selon Rabbi Ichmaël, il leur faut associer le travail à leur étude ; selon Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï, ils doivent consacrer tout leur temps à l’étude de la Torah – et l’Éternel les aidera. Dans la conclusion du passage, la Guémara rapporte les propos de deux grands Amoraïm. Abayé dit : « Beaucoup ont fait comme Rabbi Ichmaël, et ils y ont réussi ; comme Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï, et ils n’y ont pas réussi. » Quant à Rava, il avait l’habitude de dire à ses disciples : « Je vous en prie, aux jours de nissan et de tichri, ne paraissez pas devant moi, afin que vous ne soyez pas préoccupés par votre subsistance durant toute l’année. » En effet, pendant ces deux mois, les travaux agricoles étaient intenses en Babylonie, et l’on pouvait en tirer, quoique difficilement, sa subsistance pour toute l’année.
Nous voyons donc que la voie recommandée aux disciples des Sages consistait à conjuguer travail et étude de la Torah. Certes, ils devaient veiller à ce que leur étude fût principale, et leur travail second, de façon que l’une et l’autre leur demeurassent acquis. De plus, selon de nombreux commentateurs, Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï lui-même n’a jamais voulu dire qu’une étude à plein temps devait être le modèle convenant à tout disciple des Sages : c’était là un chemin de piété (midat ‘hassidout), destiné aux disciples les plus éminents (Tossephot, s. v. Kan bizman ; Séfer ‘Hassidim 952 ; Maharcha, Berakhot 35b ; ‘Hidouché ou-Biouré Hagra sur le Talmud ; Séfer Hamaqné sur Qidouchin 82a ; Néfech Ha‘haïm 1, 8 ; Even Israël, Derouch 3 ; ‘Hatam Sofer sur Souka 36a ; Qountras A‘haron sur Chaagat Aryé, chiffre 1 ; quant aux Tossephot Rabbi Yehoua Hé‘hassid et aux Tossephot ha-Roch, ils s’expriment dans un sens proche).
Comment appliquer la mitsva « tu le méditeras jour et nuit » ?
Les Sages demandent comment il est possible que les enfants d’Israël consacrent la majorité de leur journée au travail, alors que, de prime abord, la mitsva d’étude toranique les oblige à apprendre « jour et nuit », comme il est dit : « Ce livre de la Loi ne quittera pas ta bouche, et tu le méditeras jour et nuit. » (Js 1, 8) Dans le même sens, il est écrit : « Mais c’est en la Loi de l’Éternel qu’est son désir, et il médite sa Loi jour et nuit. » (Ps 1, 2)
Nos maîtres donnent à cette question deux réponses. La première consiste à dire que la mitsva d’étudier la Torah jour et nuit s’accomplit spécialement le Chabbat et les jours de fête (cf. Pniné Halakha – Les Lois de Chabbat 5, 1, note 1). La seconde est que, les six jours ouvrables, la mitsva s’accomplit par la fixation de temps pour l’étude de la Torah, le jour et le soir, et par la fixité quotidienne de l’étude, dont la régularité est préservée dans le cas même où cela est difficile ; alors, cette étude nous est comptée comme un plein-temps. Maïmonide tranche ainsi la halakha (Hilkhot Talmud Torah 1, 8) ; de même le Choul‘han ‘Aroukh : « Tout homme d’Israël a l’obligation d’étudier la Torah, qu’il soit pauvre ou riche, bien portant ou souffrant, jeune ou très âgé. Même l’indigent qui mendie aux portes, même l’homme en charge d’une femme et d’enfants, a l’obligation de se fixer des temps pour l’étude de la Torah, jour et nuit. » (Yoré Dé‘a 246, 1 ; de nombreux auteurs écrivent de même, et parmi eux : Ritva, Alchikh, Maharcha et Chla ; de même, Choul‘han Gavoha 246, 6 ; Gaon de Vilna, Chenot Elyahou, Péa 1, 1 ; Choul‘han ‘Aroukh Harav, Yoré Dé‘a, Hilkhot Talmud Torah, Qountras A‘haron 3, 1 ; ‘Aroukh Hachoul‘han, Ora‘h ‘Haïm 156, 1-2 ; Or Saméa‘h, Talmud Torah 1, 2 ; Maamaré ha-Réaya, pp. 198-199)
Obligation de respecter les temps consacrés à l’étude
Les temps consacrés à l’étude doivent être réguliers, faute de quoi il serait à craindre que l’on ne se laissât absorber par son travail et ses occupations, et que l’on n’oubliât d’étudier (Rachi sur Chabbat 31a). C’est en ce sens qu’est tranchée la halakha, s’agissant du temps matinal : « Après être sorti de la synagogue, on se rendra à la maison d’étude (beit-hamidrach) où l’on consacrera un temps à l’étude ; et il faut que ce temps soit régulier : on ne devra pas y renoncer, même si l’on pense pouvoir réaliser un gain important. » (Tour et Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 155, 1) Toutefois, si l’on doit se hâter de se rendre à son travail après la prière, on fixera son temps d’étude avant celle-ci, ou à quelque autre heure du jour (cf. Choul‘han ‘Aroukh Harav, ad loc.).
Nos Sages enseignent ainsi, dans le Talmud de Jérusalem (Sota 9, 13), que « les hommes fidèles à la Torah » (anché émouna ba-Torah) sont à l’image de ce maître qui étudiait l’Écriture avec son frère à Tyr. Des commerçants vinrent lui proposer de faire affaire avec eux. Il leur répondit : « Je n’interromps pas le temps que j’ai fixé pour mon étude. Si un bénéfice m’est destiné, il finira bien par me parvenir. »
Selon le Chla (‘Houlin, Dérekh ‘Haïm 165), s’il arrive que l’on manque à la régularité d’une étude, on la remplacera le soir suivant, sans attendre le lendemain (d’après ‘Erouvin 65a). En pratique, les décisionnaires écrivent que, si la possibilité d’un gain très important se présente à l’heure de son étude, ou la possibilité d’empêcher une perte – à l’instar de la perte (davar ha-aved) que les Sages ont permis de prévenir par un travail à ‘Hol hamo‘ed –, ou bien encore s’il se présente un événement familial important, on pourra repousser la tranche d’étude et la remplacer plus tard (Mor Ouqtsi‘a 155, 1 ; Maguen Guiborim 155, 3 ; ‘Alé Tamar sur le Talmud de Jérusalem, réf. cit.).
Gravité de l’annulation des temps fixés pour l’étude
Aux heures que l’on doit consacrer à l’étude de la Torah – que ce soit à nos débuts dans la voie de l’étude, quand il s’agit d’acquérir les bases nécessaires à la conduite de notre vie, ou bien dans la suite de l’existence, aux heures fixées pour notre étude –, il faut prendre grand soin de ne pas perdre de temps. Nos Sages enseignent, à ce sujet : « Quiconque interrompt son étude pour se livrer à de simples conversations sera nourri de braises de genêts. » (‘Haguiga 12b ; cf. Maharal, Netiv Hatorah 4)
Questions posées par le tribunal céleste
Nos Sages (Chabbat 31a) enseignent que, lorsqu’un homme comparaît devant le tribunal céleste après sa vie terrestre, on lui pose six questions. La première porte sur le travail : « As-tu conduit tes affaires avec probité ? » En d’autres termes : t’es-tu comporté avec droiture dans ton travail, tes affaires ? La seconde question est : « As-tu fixé des temps pour l’étude de la Torah ? » Nous apprenons ainsi la valeur immense de l’établissement de temps précis, consacrés à l’étude.
Combien de temps faut-il consacrer à l’étude quotidienne de la Torah ?
Les Sages (Mena‘hot 99b) ont déduit des enseignements de Rabbi Yossé que, pour se conformer à l’exigence de « fixité des temps », il faut étudier tout au moins « un chapitre le matin, et un chapitre le soir ». Rabbi Yehochoua estime, quant à lui, qu’il faut à tout le moins « deux halakhot le matin, et deux le soir » (Mékhilta de-Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï, Ex 16, 4). On ne sait pas très bien dire quelle est la longueur des halakhot par lesquelles on peut, selon Rabbi Yehochoua, s’acquitter de cette exigence de fixité ; mais il semble qu’il soit question d’une étude significative, par laquelle celui-là même qui travaille toute la journée peut avancer quelque peu chaque jour dans l’apprentissage et l’acquisition de la Torah. Par exemple, si l’on apprend chaque jour deux paragraphes de Pniné Halakha, et deux autres le soir, on peut terminer environ neuf volumes en un an. On pourrait expliquer que, selon Rabbi Yehochoua, chaque « temps » d’étude consiste en cinq à dix minutes, durée pendant laquelle on peut en effet étudier deux halakhot ; tandis que, pour Rabbi Yossé, ce temps minimal est d’environ une demi-heure.
L’opinion de Rabbi Chim‘on
Selon Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï, « quand même on n’aurait lu que le Chéma Israël, matin et soir », on aurait accompli la mitsva formulée par le verset de Josué : « Ce livre de la Loi ne quittera pas ta bouche… » (c’est aussi ce qu’enseignent les Tiqouné Zohar 21, 60a). Toutefois, les Sages ajoutent qu’il est « interdit de dire cela devant des ignorants », de crainte qu’ils ne se prévalent de cette opinion et ne négligent de se fixer des temps pour l’étude. En revanche, « Rava a dit : “C’est une mitsva que de le dire devant les ignorants !” », afin que quiconque lit le Chéma sache que lui aussi prend part à la Torah, avec tout Israël ; et qu’il sache combien grande est la valeur de la récitation du Chéma, matin et soir – au point que par elle seule, on a le mérite d’accomplir la mitsva d’étude de la Torah, de manière élémentaire (Mena‘hot 99b).
En pratique, le Choul‘han ‘Aroukh (Yoré Dé‘a 246, 1) décide que tout Juif a l’obligation « de se fixer un temps d’étude de la Torah, jour et nuit », sans mentionner l’opinion de Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï. Le Rema ajoute cependant : « En cas de nécessité pressante, même si l’on n’a lu que le Chéma, matin et soir », on a accompli la mitsva.
Traduction : Jean-David Hamou





