La mitsva d’étude toranique présente deux facettes. L’une consiste dans l’obligation de connaître les instructions de la Torah quant à la conduite de nos vies. À cet égard, hommes et femmes sont également obligés. La seconde consiste à rechercher la connaissance de la Torah dans son ensemble – aussi bien les mitsvot liées à la vie même de l’étudiant, que celles qui n’ont pas pour lui d’implication directe –, et à approfondir continuellement le corpus toranique, à l’examiner minutieusement. À cette forme d’étude, seuls les hommes sont obligés. * Les principes fondamentaux de la Torah constituent un ensemble délimité : c’est cet ensemble que les parents ont l’obligation d’enseigner à leurs fils, et que tout homme juif est tenu de connaître. * De nos jours, la littérature toranique disponible est plus de mille fois plus abondante qu’à l’époque des Richonim. Le défi d’embrasser la connaissance de tous les principes toraniques est devenu de plus en plus difficile à relever.
Les deux versants de la mitsva d’étude
La mitsva d’étudier la Torah présente deux versants. Le premier consiste à apprendre ce que la Torah enseigne relativement à la conduite de notre vie. À cet égard, hommes et femmes sont également obligés ; comme le dit l’Éternel à Moïse : « Ainsi diras-tu à la maison de Jacob et parleras-tu aux fils d’Israël » (Ex 19, 3), ce que les Sages interprètent : « Tu diras à la maison de Jacob – ce sont les femmes (…) ; et tu parleras aux fils d’Israël – ce sont les hommes. » (Mékhilta, ad loc.) Or le verset se poursuit ainsi : « Et tout le peuple répondit ensemble en ces termes : “Tout ce qu’a ordonné l’Éternel, nous le ferons.” » (Ex 19, 8)
L’autre versant consiste dans la connaissance de l’ensemble de la Torah – aussi bien des mitsvot liées à la vie même de l’étudiant, que de celles qui ne s’appliquent pas à lui –, et dans l’approfondissement continuel du corpus toranique, son examen minutieux. À cela, seuls les hommes sont assujettis, comme il est dit : « Vous les enseignerez à vos fils » (Dt 11, 19), ce que les Sages lisent sur le mode midrachique : « À vos fils, mais non à vos filles » (Qidouchin 29b). Toutefois, quand une femme désire étudier au-delà de ce qui touche à la seule conduite de sa vie, une rétribution céleste lui est réservée pour cela (Sota 21a).
Dans cet article, nous traiterons spécialement de l’obligation masculine à l’égard de l’étude. Précisions simplement que, jadis, la différence entre l’obligation des hommes et celle des femmes était très grande, et qu’elle s’est beaucoup réduite de nos jours, comme nous le montrerons dans un prochain article.
L’obligation d’étudier toute la Torah
La question fondamentale qu’il nous faut nous poser, quant à la mitsva d’étude toranique, est de savoir ce que nous avons l’obligation d’étudier. De prime abord, le propos est d’apprendre toute la Torah, écrite et orale. C’est bien en cela que consiste la mitsva d’enseignement toranique, incombant aux parents à l’égard de leurs enfants, comme il est dit : « Vous les enseignerez (vélimadtem otam) à vos fils, afin que ceux-ci en parlent… » (Dt 11, 19) Cette formulation générique laisse entendre que l’obligation d’enseignement porte sur l’ensemble des paroles toraniques. Telle est aussi l’obligation qui échoit aux Sages d’Israël à l’égard de leurs disciples ; il est dit en effet : « Tu les expliqueras (véchinanetam) à tes fils » (Dt 6, 7), ce qui indique une portée générale de l’obligation d’enseignement (Sifré, ad loc.). Telle est enfin l’obligation pesant sur chaque Juif : quand même on ne lui aurait pas enseigné la Torah dans sa jeunesse, il aurait le devoir de l’apprendre intégralement, de sa propre initiative, comme il est dit : « Écoute, Israël, les lois et les statuts que Je te fais entendre aujourd’hui ; étudiez-les (oulmadtem otam) et appliquez-vous à les suivre. » (Dt 5, 1 ; Qidouchin 29b ; Maïmonide, Hilkhot talmud Torah 1, 3).
Ce qu’inclut l’obligation
Or on pourrait objecter : comment est-il possible d’étudier toute la Torah ? Celle-ci est pourtant infinie ! De chacune de ses lettres on peut apprendre des monceaux de règles et d’allusions, et dans chaque midrach de nos Sages sont enfouies de nombreuses idées ; comme il est dit : « Elle est plus étendue que la terre, plus vaste que l’océan. » (Jb 11, 9) En effet, la Torah trouve sa racine dans l’éternité, aussi la profondeur de ses idées est-elle sans limite.
Et cependant, les bases de la Torah ont bel et bien un cadre, elles constituent un ensemble délimité ; et ce sont ces bases-là que les parents sont tenus d’enseigner à leurs fils, et que tout adulte doit apprendre pour son propre compte. À ce titre, il y a lieu de connaître : la Torah écrite (la Bible), les fondements de la foi (émouna) et de la morale (moussar), les six cent treize mitsvot, assorties des barrières protectrices que leur ont fixées les Sages, et les voies par lesquelles elles sont déduites de la Torah écrite. De ce point de vue, les Israélites n’appartenant pas à la tribu sacerdotale doivent, eux aussi, apprendre les mitsvot relatives aux prêtres (les cohanim) ; et même à notre époque, il nous faut apprendre les lois du Temple (Beit-hamiqdach). Néanmoins, il convient d’étudier en premier lieu, et plus largement, les mitsvot ayant pour l’étudiant une implication pratique, tandis que les autres commandements sont abordés par la suite, de façon plus concise (cf. Choul‘han ‘Aroukh Harav 1, 1-6 ; 3, 1 ; 4, 4 ; 4, 6 ; en Qountras A‘haron 3, 1, l’auteur expose, de manière large et profonde, les lois de l’étude toranique ; avant lui, Rabbi Jacob Emden s’était exprimé dans le même sens dans son sidour Beit Ya‘aqov, Hilkhot talmud Torah 4 ; cette approche ressort aussi des propos de Maïmonide, dans son introduction au Michné Torah, dont le propos est de permettre aux lecteurs d’accomplir la mitsva d’étude toranique tout entière).
Preuves de l’obligation d’étudier les bases de la Torah dans leur ensemble
C’est encore ce que laisse entendre la mitsva, incombant à chaque Juif, d’écrire un entier rouleau de la Torah, afin de pouvoir apprendre celle-ci tout entière (cf. Pniné Halakha, ‘Heftsé Qodech 8, 1-2). Aussi, de nos jours où l’on étudie dans des livres, c’est une mitsva, selon le Roch, que d’acheter les livres de Torah écrite et orale grâce auxquels on pourra effectivement étudier. Nous voyons donc que la mitsva d’écrire la Torah a pour but de permettre son étude exhaustive. De plus, nous apprenons par ailleurs qu’il est obligatoire d’enseigner à son fils la Torah écrite et orale, et qu’il faut même être prêt à payer un précepteur à cette fin. Force est donc de conclure que cette obligation porte bien sur un ensemble délimité ; en effet, il serait invraisemblable que le père dût financer les études de son fils jusqu’à ses quarante ans.
La Guémara nous apprend aussi qu’un homme qui n’a pas été instruit par son père en matière de Torah, dans son enfance et sa jeunesse, a l’obligation d’apprendre par lui-même (Qidouchin 29b). Cela implique que l’étude dont il est question peut s’accomplir en un temps limité, et que le domaine de connaissance à atteindre constitue un ensemble délimité (Rav Chaoul Israeli, ‘Amoud Hayemani 55).
On peut également déduire cette idée d’une question posée par la Guémara : celle-ci demande s’il est préférable d’apprendre d’abord la Torah, ou de se marier d’abord (Qidouchin 29b) ; d’où il suit qu’il existe un contenu déterminé, qu’il nous faut embrasser, la question étant de savoir s’il y a lieu de surseoir au mariage à cette fin (cf. Choul‘han ‘Aroukh Harav, Talmud Torah, Qountras A‘haron 3, 1 ; ‘Einayim Lamichpat, Qidouchin 29b § 20).
Programme d’étude, à l’époque talmudique
À l’époque des Sages du Talmud, le programme d’étude était conçu de manière à pouvoir enseigner aux garçons l’ensemble des bases de la Torah avant qu’ils n’eussent atteint leurs vingt ans. La michna rapporte ainsi, au nom de Yehouda ben Teima : « À cinq ans, [on commence l’étude de] la Torah écrite ; à dix ans, [celle de] la Michna ; à treize ans, [on parvient à l’âge des] mitsvot ; à quinze ans, [on entreprend l’étude du] Talmud ; à dix-huit ans, le dais nuptial ; à vingt ans, la poursuite [de sa subsistance]. » (Maximes des Pères 5, 21) En effet, dès lors que le jeune homme a appris les fondements de la Torah, et qu’il est à présent marié, il lui faut se mettre en quête d’une situation, et prendre part à l’édification du monde, tout en se fixant des temps pour l’étude de la Torah. C’est aussi à partir de vingt ans que l’on est punissable pour ses fautes : le tribunal céleste ne condamne pas une personne qui n’a pas atteint cet âge (Bartenora).
Détail du programme
« À cinq ans, la Torah écrite » : de cinq à dix ans, on enseignait aux enfants la lecture des cinq livres de la Torah. On consacrait beaucoup de temps à la mémorisation des voyelles et des signes de cantillation, car, à cette époque, il était interdit de porter par écrit ces signes, qui relevaient de la Torah orale. Durant ces années, les enfants étudiaient également les Prophètes et les Hagiographes.
« À dix ans, la Michna » : on entendait par là l’ensemble de la législation toranique orale. En effet, à cette époque, l’étude de la halakha était elle-même appelée Michna. Bien plus, du temps du Tanna Yehouda ben Teima, la Michna n’avait pas encore reçu sa forme définitive ; on n’enseignait donc aux élèves, dans le cadre de la « Michna », que les opinions retenues en halakha.
« À quinze ans, le Talmud » : c’est-à-dire l’exposé des notions halakhiques et des raisonnements qui les fondent, ainsi que des méthodes permettant de les déduire des versets bibliques. Ainsi, vers l’âge de vingt ans, le jeune homme avait étudié tous les principes de la Torah. Plus tard, à la fin de l’époque talmudique, les discussions des Amoraïm furent rassemblées dans les deux Talmuds, comme prolongement et développement des traités de la Michna ; c’est ce que nous appelons aujourd’hui Guémara, ou Talmud de Jérusalem et Talmud de Babylone. Mais le contenu de ce corpus est beaucoup plus vaste que ce qui était enseigné aux jeunes gens à l’époque de Yehouda ben Teima.
Extension du domaine de l’étude talmudique
À la suite de la destruction du Temple et de la dissolution du Sanhédrin, les incertitudes et les divergences d’opinions se multiplièrent, tandis que disparaissait l’autorité habilitée à trancher la halakha, et que la dispersion des communautés d’exil allait croissant. Rabbi Yehouda Hanassi et son tribunal (beit-dîn) en vinrent alors à la conclusion qu’il était indispensable d’autoriser la mise par écrit de la Torah orale, afin que celle-ci fût accessible à l’ensemble du peuple juif, où qu’il se trouvât. À cette fin, Rabbi Yehouda Hanassi ordonnança l’ensemble des halakhot en six ordres (sédarim).
Quand la rédaction de la Michna fut achevée, son étude s’étendit parmi le peuple. Avant la fixation écrite de la Michna, ce sont les halakhot pratiques que l’on enseignait surtout. Après la clôture de l’ouvrage, l’étude de la Michna s’étendit également aux opinions non retenues en halakha, ainsi qu’aux lois d’application peu fréquente (cf. ‘Edouyot 1, 4-6).
Environ trois cents ans après la clôture de la Michna, fut achevée la rédaction du Talmud de Babylone, qui rassemble les profondes discussions des Amoraïm sur le sens exact de la Michna. L’étude du Talmud connut ainsi, elle aussi, un considérable développement. Jusqu’à la fixation définitive de son texte, chaque maître livrait à ses disciples ses propres explications, et elles seules ; désormais, le Talmud réunissait les opinions et raisonnements de nombreux Amoraïm, bien au-delà de ce qu’il était d’usage de rapporter jusque-là. Cependant, les meilleurs élèves pouvaient encore embrasser l’ensemble de la Torah avant leur entrée dans la vie active.
Extension de la littérature rabbinique à l’époque des Guéonim et des Richonim
Au cours des cinq siècles qui suivirent la clôture du Talmud, vinrent s’ajouter les décisions des Guéonim, qui inféraient du texte talmudique la halakha pratique. Dès lors, pour les élèves les plus doués eux-mêmes, il devint très difficile de parvenir à couvrir, avant l’âge de vingt ans, l’ensemble du Talmud et des décisions halakhiques qui en découlaient.
Pour aider les étudiants, le Rif (4773-4863 / 1013-1103) composa son ouvrage, appelé « Petit Talmud », dans lequel il ne reproduisait que les passages talmudiques relatifs aux lois applicables pendant l’exil, en y ajoutant les décisions halakhiques qui en découlaient.
Quelques générations après, Maïmonide (4898-4965 / 1138-1204) rédigea son grand ouvrage, le Michné Torah, dans le style concis de la Michna. Il y rassembla l’ensemble des lois toraniques, y compris celles qui s’appliquent seulement à l’époque du Temple, en exposant succinctement leurs motifs et leurs sources.
Cependant, la quasi-totalité des rabbins ont estimé que l’on ne saurait se contenter d’étudier l’ouvrage de Maïmonide, puisque celui-ci n’expose pas en détail les raisonnements sur lesquels reposent les règles halakhiques. Ils continuèrent donc de guider les étudiants dans l’étude des textes originaux du Talmud babylonien. En pratique, chaque élève étudiait le Talmud accompagné d’un ou deux commentaires, qu’il devait recopier à la main sur du papier relativement coûteux. Ainsi, les élèves les plus brillants parvenaient à une connaissance d’ensemble du Talmud et des lois qui en découlaient.
Dans la suite de la période des Richonim, les commentaires et les décisions halakhiques se multiplièrent, au point que l’étude d’un seul commentaire ne permettait plus de connaître une question talmudique sous tous ses aspects. C’est pourquoi le Roch (5010-5085 / 1250-1327) rédigea ses décisions – relatives aux débats talmudiques –, en résumant les opinions des Guéonim et des Richonim jusqu’à son époque, ainsi que les raisonnements sur lesquels ces opinions reposaient. Quant à la halakha pratique, on pouvait l’étudier dans les Arba‘a Tourim, ouvrage composé par son fils, Rabbi Ya‘aqov ben Acher.
Plus de deux siècles s’écoulèrent encore jusqu’à la fin de l’époque des Richonim. Afin de réunir les décisions de tous ces maîtres médiévaux, d’Espagne comme des pays germaniques, ainsi que leurs motifs, Rabbi Yossef Caro (5248-5335 / 1488-1575) rédigea son grand ouvrage, le Beit Yossef, sous forme de commentaire des Arba‘a Tourim. Puis il composa le Choul‘han ‘Aroukh, qui présente les conclusions émanant de son ouvrage majeur. Cependant, en raison de la multiplicité des opinions et des raisonnements, les ouvrages du Roch, les Arba‘a Tourim et le Beit Yossef ne traitent que des lois applicables en pratique pendant l’exil. Malgré cela, le Beit Yossef demeure un ouvrage très volumineux, et à l’exception d’étudiants particulièrement brillants, les jeunes érudits ne sont guère en mesure d’avoir intégralement couvert le Talmud, le Beit Yossef et le Choul‘han ‘Aroukh avant vingt ans.
Au cours des cinq cents années écoulées depuis lors, de nombreux commentaires du Talmud furent composés, ainsi que quantité de recueils de responsa et d’ouvrages de décisionnaires. De même, les décisions halakhiques devinrent plus longues et détaillées, puisque les A‘haronim (maîtres postérieurs à la rédaction du Choul‘han ‘Aroukh) devaient également prendre en considération les écrits des Richonim. Ainsi, la littérature toranique dont nous disposons aujourd’hui est plus de mille fois plus abondante qu’à l’époque des Richonim, et il est devenu de plus en plus difficile d’avoir une vue exhaustive des principes de la Torah.
Avec l’aide de Dieu, nous tenterons de répondre, la semaine prochaine, à la question de savoir comment il est possible, en pratique, d’accomplir la mitsva d’étudier tous les fondements de la Torah.
Traduction : Jean-David Hamou





