LES SIX QUESTIONS POSÉES À L’HOMME AU JOUR DU JUGEMENT

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À l’approche de Roch hachana, il convient de comprendre le sens des questions qui nous seront posées quand nous nous tiendrons devant le tribunal céleste. * Torah, travail, Délivrance : les six questions embrassent la vie et la mission du Juif dans le monde – à condition que tout cela soit précédé par la crainte de Dieu. * Pourquoi multiplie-t-on à ce point les louanges à l’Éternel, dans la prière de Roch hachana ?

Roch hachana approche, et il convient à cette occasion de revenir sur les paroles du Talmud (Chabbat 31a), où sont énumérées les six questions qui sont posées à l’homme lorsqu’il se tient devant le tribunal céleste : « Rava a dit : à l’heure où l’on traduit l’homme en justice, on lui demande : “As-tu conduit tes affaires consciencieusement ? As-tu fixé des heures pour l’étude de la Torah ? T’es-tu préoccupé de croître et multiplier ? As-tu guetté le salut ? As-tu débattu avec sagesse ? As-tu exercé ton esprit à déduire une chose d’une autre ?” »

La question relative au travail : « As-tu conduit tes affaires consciencieusement ? »

La première question est : nassata vé-natata bé-émouna ? Littéralement : as-tu été digne de foi dans ton commerce, dans la conduite de tes affaires ? En d’autres termes : as-tu travaillé avec diligence, fiabilité, droiture ? Et avec l’argent que tu as gagné, as-tu mené tes affaires honnêtement ? Cette question est la première, parce que le travail, destiné à bâtir le monde et à nourrir sa famille, est le rôle premier et élémentaire de l’homme. Le monde que le Saint béni soit-Il a bâti, lors de la Création, est demeuré à dessein lacunaire ; ce, afin de donner à l’homme, créé à l’image de Dieu, la possibilité de s’associer à Lui dans l’édification du monde et son parachèvement. Par conséquent, dès son séjour au jardin d’Éden, dès avant la faute, l’homme était destiné au travail ; comme il est dit : « L’Éternel-Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Éden, pour le cultiver et le garder. » (Gn 2, 15) De même, nos Sages ont enseigné : « Aime le travail » (Maximes des Pères 1, 10). Rabbénou Ba‘hyé commente : « [Chemaya] vient nous exhorter à l’amour du travail quel qu’il soit, et tel que l’occasion s’en présente à nous ; car c’est une bonne voie que le travail, qui épargne la honte de dépendre d’autrui ; et c’est le travail qui assure à l’homme sa subsistance et sa vie en ce monde. »

Mais il ne suffit pas de travailler : il faut encore le faire consciencieusement (bé-émouna) : ne pas se dérober au travail, aux heures où celui-ci nous oblige ; et que nos tâches soient livrées à temps, avec la qualité qu’il y faut, comme on s’y est engagé. De plus, on devra procéder aux prélèvements et aux dîmes de la récolte ; et, dans les métiers autres qu’agricoles, prélever la dîme numéraire. Si l’on a agi ainsi, on pourra répondre : « Oui, j’ai conduit mes affaires consciencieusement. »

« As-tu fixé des heures pour l’étude de la Torah ? »

Qava‘ta ‘itim la-Torah ? La mitsva d’étudier la Torah équivaut en importance à toutes les mitsvot réunies (Péa 1, 1 ; Talmud de Jérusalem, ad loc. ; Talmud de Babylone, Mo‘ed Qatan 9b). Il y a deux raisons à cela : a) sans étude toranique, il est impossible de savoir comment accomplir les commandements de la Torah, et de vivre conformément à ses valeurs. b) Étudier la Torah est la plus élevée des mitsvot, celle qui s’accomplit par la partie supérieure de l’homme : l’esprit. Il faut donc fixer des temps pour son étude, chaque jour et chaque soir ; « et il faut que ce temps soit régulier ; on ne devra pas y renoncer, même si l’on pense pouvoir réaliser un gain important » (Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 155, 1).

« T’es-tu préoccupé de croître et multiplier ? »

‘Assaqta bi-fria ou-revia ? La troisième question porte sur la procréation, parce qu’après avoir veillé à sa subsistance matérielle par le travail, et à sa croissance spirituelle par la fixation de temps d’étude, l’homme a pour vocation de faire croître la vie dans l’univers. Nous lisons ainsi, au sujet d’Adam et Ève : « Et Dieu leur dit : “Croissez et multipliez, emplissez la terre et conquérez-la.” » (Gn 1, 28) Comme le disent nos Sages, dans la Michna : « Le monde ne fut créé qu’en vue d’être peuplé par la procréation, comme il est dit : “Ce n’est pas pour qu’elle demeurât désolée qu’Il a créé la terre ; Il l’a formée pour qu’elle fût habitée.” » (Is 45, 18 ; Guitin 41b)

En accomplissant cette mitsva, l’homme marche dans les voies de l’Éternel : de même que l’Éternel créa le monde et qu’Il en maintient l’existence, ainsi l’homme engendre des enfants, les soigne et les élève. Par cela, il se fait l’associé du Saint béni soit-Il ; comme le disent nos Sages : « L’homme procède de trois associés : le Saint béni soit-Il, le père et la mère. » (Nida 31a)

Plus l’homme aime la vie que lui donne l’Éternel, plus il désire ajouter à la vie, accomplir avec un supplément de perfection la mitsva de procréation ; et plus il se réjouit des enfants que l’Éternel lui a accordés.

« As-tu guetté le salut ? »

Tsipita li-yechoua’ ? Israël a été créé pour marcher dans les voies de l’Éternel et pour apporter au monde la Délivrance. Aussi tout Juif doit-il attendre constamment que le salut divin advienne, au cours de sa vie présente. De même, il doit œuvrer, selon ses possibilités, à cet avènement. La Délivrance, telle que la décrivent la Torah, les Prophètes et les Sages, débute par le rassemblement des exilés et le peuplement de la terre d’Israël. Elle se poursuit par la fondation d’un système scolaire de haute qualité, l’aide aux nécessiteux, l’établissement de l’institution judiciaire, jusqu’à l’érection du Temple et la diffusion de la bénédiction auprès de toutes les familles de la terre.

L’attente du salut, l’apport de la Délivrance et de la bénédiction à tout l’univers, sont des qualités particulières à Israël. Comme le dit l’Éternel à Abraham notre père : « Va-t’en de ton pays… et toutes les familles de la terre seront bénies par toi. » (Gn 12, 1) Aussi, à Roch hachana, au lieu de prier pour la santé et la prospérité de sa seule famille et de soi-même, on priera principalement pour la révélation de la gloire divine dans le monde, et pour la Délivrance universelle. Lorsqu’Israël met de côté ses propres souffrances pour se focaliser sur la gloire de Dieu et le dévoilement de son règne, le Saint béni soit-Il dit à ses anges : « Voyez mes chers fils, qui délaissent leurs souffrances pour s’occuper de ma gloire ! » (Zohar III 22a) De cette façon, l’Accusateur, qui voudrait voir Israël disparaître, est à bout d’arguments ; et les enfants d’Israël méritent ainsi une année nouvelle au cours de laquelle ils progresseront d’un pas supplémentaire en direction de la rédemption universelle et de la Délivrance.

Il convient d’ajouter que l’attente du salut est liée à la mitsva de procréation ; ainsi que l’enseignent nos Sages : « De même que les enfants d’Israël furent délivrés de l’Égypte par le mérite d’avoir procréé, ainsi seront-ils délivrés à l’avenir par le mérite de la procréation. D’où l’apprends-tu ? Sache qu’il en est ainsi : les enfants d’Israël ne connaissent la Délivrance que s’ils croissent, multiplient et emplissent toute la terre ; comme il est dit : “Oui, de droite et de gauche tu t’étendras, et ta descendance recueillera l’héritage de peuples, et ils repeupleront les villes désolées.” » (Is 54, 3 ; Elyahou Zouta 14)

« As-tu débattu avec sagesse ? »

Après avoir accompli ses obligations élémentaires envers soi-même, en travaillant et en se fixant des temps d’étude de Torah, après avoir rempli sa mission en répandant la bénédiction dans le monde, par l’engendrement de la génération suivante, par l’espoir expectant de la Délivrance et l’action menée pour la faire advenir, il faut encore un étage à cet édifice, afin que toute chose comprise le soit en profondeur, de la façon la plus claire. C’est ce que visent les deux questions suivantes, qui touchent à l’apprentissage profond de la Torah.

Pilpalta be-‘hokhma ? T’es-tu efforcé d’approfondir ton étude de Torah, de manière à la bien comprendre ? Or lorsqu’on tente d’approfondir un sujet, on a parfois tendance à se perdre en discussions tortueuses. D’où la question : « As-tu débattu avec sagesse ? » Le Maharcha commente : « En d’autres termes, que l’on ne se livre pas à de vaines arguties ; mais que votre intention soit de raisonner avec intelligence, sagesse et discernement. »

« As-tu exercé ton esprit à déduire une chose d’une autre ? »

Hévanta davar mitokh davar ? Après avoir entrepris de comprendre la Torah en profondeur, on pourra en retirer des enseignements supplémentaires, afin de conduire le monde dans tous les autres domaines de l’existence. De l’homme qui étudie la Torah de manière désintéressée, les Sages disent ainsi : « On met à profit ses conseils et sa perspicacité. » (Maximes des Pères 6, 1) Par ce moyen, l’attente de la Délivrance peut se réaliser, puisque, par l’approfondissement de l’étude toranique, et grâce à la profondeur d’analyse que l’on en retire, on est en mesure d’élever l’individu, la famille, la société, le peuple d’Israël et le monde dans son ensemble. Autrement dit : en fixant des temps réguliers pour l’étude de la Torah, on acquiert la possibilité de se relier à celle-ci et de marcher, de manière générale, dans ses voies ; mais ce n’est qu’en la comprenant profondément, et en étant capable, au cours de son étude, de déduire une notion à partir d’une autre, que l’on pourra apporter bénédiction au monde et hâter la Délivrance.

Tout est conditionné à la crainte de Dieu

Dans le même passage talmudique (Chabbat 31a), les Sages ajoutent que, même si un homme a répondu par l’affirmative aux six questions, ce n’est que si « la crainte de l’Éternel est son trésor » que toutes ses bonnes actions se maintiendront et porteront leurs fruits. En revanche, s’il ne craint pas l’Éternel, rien de ce qu’il a fait ne subsistera. « Parabole d’un homme qui dit à son serviteur : “Monte-moi une mesure de blé au grenier.” Celui-ci s’en va et monte le blé. Son maître lui demande : “Y as-tu mêlé un qav de ‘homton [petite mesure de terre salée, destinée à préserver le grain des vers] ?” Il lui répond : “Non.” Le maître lui dit : “Il eût mieux valu que tu ne montasses pas ce blé !” » (Chabbat 31a) De même, sans crainte du Ciel, toutes les bonnes actions, ainsi que les études de Torah, quelque régulières et approfondies qu’elles soient, finiront par être réduites à néant.

Rabbi ‘Hanina ben Dossa disait ainsi : « Tout homme dont la crainte du péché précède la science, sa science se maintient. Et tout homme dont la science précède la crainte du péché, sa science ne se maintient pas. » Il disait encore : « Tout homme dont les actions excèdent la science, sa science se maintient. Et tout homme dont la science excède les actions, sa science ne se maintient pas. » (Maximes des Pères 3, 9) Rabbi Eléazar ben Azaria a dit, de même : « S’il n’est pas de sagesse, il n’est pas de crainte ; s’il n’est pas de crainte, il n’est pas de sagesse. » (ibid. 3, 17) Par conséquent, les disciples des Sages, comme tout Israël, doivent, dans le cadre du temps qu’ils consacrent à l’étude, réserver une part de celle-ci à l’émouna (foi, pensée juive) et au moussar (éthique), afin de continuer à s’élever dans la foi et la crainte du Ciel, et à affiner leurs traits de caractère.

À l’approche des prières de Roch hachana

Question : « Dans la prière, pourquoi investit-on tant de temps à dire les louanges de l’Éternel ? On pourrait croire que Dieu désire ardemment qu’on ne cesse de le louer. N’est-ce pas réduire l’idée de Dieu, que de le présenter ainsi comme un dirigeant poursuivant les honneurs ? »

Réponse : nos louanges n’apportent rien à l’Éternel, car Il possède toute perfection ; dès lors, Il n’a besoin de rien et ne retire aucun bénéfice de ce que nous le louions. De plus, il nous est impossible d’exprimer ne serait-ce qu’une infime part de sa grandeur, puisqu’Il est au-delà de toutes limites et de toutes définitions (cf. Berakhot 33b). Et cependant, en récitant les louanges de l’Éternel, c’est nous qui nous élevons, grandissons, et acquérons la crainte du Ciel. Notre esprit s’élève vers des espaces infinis ; notre âme rencontre la sagesse et la beauté inhérentes à toutes les créatures.

De même que les écrivains et les poètes, les compositeurs et les instrumentistes, les peintres et autres artistes s’emplissent de joie et d’exaltation lorsqu’ils parviennent à décrire la beauté de la Création dans toutes ses composantes, de même, et plus encore, le fidèle s’emplit de grandeur, de délectation, de sentiment, de compréhension, d’enthousiasme, lorsqu’il se tient devant l’Éternel et proclame sa louange. Par-là, il se relie à la finalité de la Création, qui est d’accroître la lumière, la vérité et le bien en faveur de toutes les créatures ; et, par sa prière, il fait affluer sur le monde une abondance de bénédiction.

C’est pourquoi, en introduction à toutes nos prières et requêtes, nous commençons par louer l’Éternel, Créateur des cieux, de la terre et de tout ce qu’ils renferment. Tel est le propos des Pessouqé dezimra, sublimes cantiques du roi David, extraits du livre des Psaumes ; tel est aussi le propos de toutes les poésies liturgiques et prières inspirées que les grands maîtres d’Israël composèrent au fil des générations, célébrant la splendeur de la Création et la conduite divine du monde.

Traduction : Jean-David Hamou

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