Dès avant la faute d’Adam, l’homme était destiné à travailler et à s’associer à l’édification du monde. * Ceux qui dépensent leur temps en pure perte, par exemple en jouant aux dés, sont disqualifiés pour être témoins. * Même un homme fortuné, qui n’a pas besoin de travailler pour assurer sa subsistance, doit travailler. * Dans les dernières générations, en raison de l’accroissement considérable du domaine de l’étude toranique, les rabbins doivent se consacrer pleinement à l’étude * Les Tannaïm et les Amoraïm vivaient de leur travail, faisant de celui-ci une chose seconde par rapport à leur étude, laquelle était principale. * Les deux activités réussissaient en leur personne. * Ceux qui ne sont pas appelés à exercer des fonctions rabbiniques ou enseignantes, lorsqu’ils n’assument pas la responsabilité de leur subsistance et étudient au kollel, n’agissent pas conformément aux directives de la Torah.
La valeur du travail
De nombreuses questions me sont parvenues à la suite de mon précédent article, où j’expliquais la haute valeur du travail, et soutenais que, aux yeux de la Torah, il est préférable de travailler et de se fixer des temps pour l’étude toranique, plutôt que d’étudier toute la journée en tant qu’avrekh (homme marié étudiant à plein temps dans un kollel, maison d’étude talmudique) et de recevoir une allocation de subsistance. J’expliquais qu’il y a pour l’être humain une valeur dans le fait de travailler. Je répondrai donc, dans le présent article, à une partie des questions qui me sont parvenues, et consacrerai le prochain à d’autres questions sur le même thème.
Question : « Le travail est une malédiction qui fut imposée à l’homme à la suite de la faute d’Adam. Comment pouvez-vous dire qu’il est porteur de valeur ? »
Réponse : avant même la faute d’Adam, l’homme avait été destiné à travailler et à s’associer à l’édification du monde. Il est dit en effet : « L’Éternel-Dieu prit l’homme et l’installa dans le jardin d’Éden, pour le cultiver et le garder. » (Gn 2, 15) Les Sages ajoutent qu’il ne fut pas permis à Adam de goûter aux fruits du jardin « avant qu’il n’eût travaillé » (Avot de-Rabbi Nathan 11). Cela aussi fait partie de la grâce divine envers l’homme : Il créa un monde inachevé, afin de donner à l’homme la possibilité de s’associer à Lui dans sa construction et son parachèvement. Après la faute d’Adam, un travail ordinaire ne suffit plus : l’homme dut accomplir un dur et épuisant labeur afin de réparer sa faute. C’est pourquoi il fut décrété à son endroit : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » (Gn 3, 19) Cependant, ce travail lui-même est pour le bien de l’homme, puisque, par son dur labeur en vue de gagner son pain, il répare sa faute, se réalise et développe le monde.
La controverse talmudique sur le travail
Nous apprenons encore la valeur du travail par les propos de nos Sages au traité Ketoubot (59b) : même une femme fortunée, qui a des servantes et n’a pas besoin de travailler pour les nécessités domestiques, fera bien de travailler, car « l’inaction engendre l’ennui » (chi‘moum, ce qui comprend une idée d’atrophie et d’hébétude). Certes, si cette riche propriétaire s’adonnait au jeu, par exemple aux échecs, ou encore à l’élevage d’animaux de compagnie, elle ne serait pas en proie à l’ennui ; mais il serait encore à craindre que l’oisiveté ne la conduisît à la faute. Rabban Chim‘on ben Gamliel enseigne ainsi : « Le désœuvrement conduit à la débauche. » (Ketoubot 61b)
Par conséquent, s’il y a discussion entre mari et femme, celle-ci voulant se soustraire à tout travail, celui-là désirant qu’elle travaille à quelque tâche ménagère ou professionnelle, la femme a l’obligation de travailler. De même, si l’homme souhaite que sa femme s’abstienne de tout travail, tandis que celle-ci désire travailler, il est interdit à l’homme de s’opposer à elle à cet égard (Choul‘han ‘Aroukh, Even Ha‘ézer 80, 2-3).
Les oisifs sont inaptes à témoigner
Les Sages enseignent encore que ceux qui dépensent leur temps en pure perte, par exemple en jeux de dés, sont inaptes au témoignage judiciaire, « parce qu’ils ne se livrent pas à l’édification du monde » (Sanhédrin 24b ; Choul‘han ‘Aroukh, ‘Hochen Michpat 34, 16). De même, Maïmonide écrit : « Celui qui ne s’adonne ni à la Torah écrite, ni à la Torah orale, ni au travail, est présumé impie, et, en vertu de la loi rabbinique, ne saurait valablement témoigner. En effet, quiconque s’est abaissé à ce point est présumé enfreindre la majorité des interdits qui se présentent à lui. » (‘Edout 11, 1)
« Aime le travail », car il parachève l’homme
Nos Sages enseignent : « Aime le travail. » (Maximes des pères 1, 10) En d’autres termes, « même si l’on a de quoi se sustenter, il faut avoir une occupation professionnelle ; car le désœuvrement conduit à l’ennui » (Rabbénou Ovadia de Bartenora). Par conséquent, même un homme fortuné, qui n’a pas besoin de travailler pour assurer sa subsistance – c’est le cas, par exemple, de celui qui a perçu un grand héritage – doit travailler, en raison de la haute valeur de l’édification du monde. Bien plus, même si son travail ne présente pas une grande utilité, les Sages lui prescrivent de se livrer à quelque tâche ; par exemple, d’acquérir un champ et de le cultiver, afin de ne pas rester désœuvré : « Comme il est dit : “Six jours durant, tu travailleras et tu accompliras tout ton ouvrage.” (Ex 20, 9) Pourquoi était-il nécessaire d’ajouter les mots “et tu accompliras tout ton ouvrage” ? Pour inclure le cas du propriétaire de cours ou de champs arides : qu’il aille s’en occuper. » (Avot de-Rabbi Nathan 1, 11) Autrement dit, quoique l’on possède des champs insusceptibles de produire de nombreux fruits, on les cultivera, et l’on récoltera les fruits que l’on en pourra récolter. Le Méïri dit ainsi : « En d’autres termes, que l’on se livre à quelque occupation utile, et que l’on ne reste pas désœuvré, car le désœuvrement est source de choses pénibles. » (ad loc.)
Pourquoi ne voyons-nous pas que les plus grands rabbins et tsadiqim travaillent ?
Question : « Dans votre précédent article, vous avez écrit que le travail possède une grande valeur. Pourtant, nous ne voyons pas que les grands rabbins et les grands tsadiqim aient exercé une profession. »
Réponse : il est vrai que, dans les dernières générations, en raison de l’accroissement considérable du volume de la littérature toranique, les rabbins ont dû consacrer tout leur temps à l’étude, comme nous le verrons ci-après. Cependant, à l’origine, les grands maîtres et les grands justes participaient à l’édification du monde, et travaillaient pour assurer leur subsistance – comme le rapporte longuement le livre de la Genèse à l’égard des patriarches.
Coutume des Tannaïm
Les Tannaïm et les Amoraïm, eux aussi, gagnaient leur vie en travaillant. Ils faisaient de la Torah leur occupation principale, de leur métier une activité seconde, et ils réussissaient dans l’une comme dans l’autre (Berakhot 35b). Certes, lorsqu’un des Sages était nommé à une fonction dirigeante, il cessait d’exercer son métier ; et s’il n’était pas riche, la collectivité veillait à l’enrichir afin qu’il bénéficiât du prestige nécessaire, et que ses paroles fussent écoutées (Qidouchin 70a). Mais ces dirigeants eux-mêmes, quoiqu’ils fussent d’immenses érudits, avaient exercé un métier avant leur nomination.
Ainsi, avant d’être nommé Nassi (président du Sanhédrin), Chimon ben Chata‘h travaillait le lin (Talmud de Jérusalem, Baba Metsi‘a 2, 5). Hillel l’Ancien, avant sa nomination au même poste, était bûcheron : il recevait un tarpe‘iq (unité monétaire) comme salaire, dont il consacrait la moitié à sa subsistance et l’autre au droit d’entrée à la maison d’étude, qu’il payait au gardien (Yoma 35b).
Abba ‘Hilqia, dont les prières étaient réputées et qui était versé dans les miracles – au point que les Sages lui envoyaient des émissaires pour lui demander de prier pour la pluie –, travaillait avec assiduité aux champs et vivait chichement de son salaire (Ta‘anit 23a). Chamaï l’Ancien était maçon ; c’est pourquoi il avait toujours à portée de main son aune de bâtisseur (Chabbat 31a ; Tachbets I, 147). Rabbi Yehochoua, dont l’opinion est souvent suivie par la halakha, fabriquait des aiguilles à l’aide de charbons ardents (Berakhot 28a ; Talmud de Jérusalem 4, 1). Rabbi Aqiba tirait très difficilement sa subsistance du bois qu’il ramassait dans les champs et revendait ; il en utilisait aussi une partie pour allumer du feu afin de se réchauffer et d’étudier à sa lumière, la nuit (Avot de-Rabbi Nathan 6). Rabbi Méïr, dont les sages disaient que nul n’était son égal en sa génération, gagnait sa vie en écrivant des rouleaux sacrés (‘Érouvin 13a). Rabbi Yossé, dont les décisions halakhiques font autorité, parce que chacune est assortie d’une explication claire, vivait du tannage des peaux (‘Érouvin 46b ; 14b ; Chabbat 49a-b).
Certains sages même étaient couramment désignés par leur profession, tels Chim‘on ha-Paqouli (« le cotonnier », Berakhot 28b), Rabbi Yo‘hanan ha-Sandlar (« le cordonnier », Maximes des Pères 4, 11), Na‘houm ha-Lavlar (« le secrétaire »), qui était scribe (Péa 2, 6), ou encore Rabbi Yechévav ha-Sofer (le scribe), l’un des Dix Martyrs du pouvoir romain (Lm Rabba 2, 2).
Coutume des Amoraïm
Rabbi Yanaï, de la première génération des Amoraïm en terre d’Israël, était agriculteur et plantait des vignobles (Baba Batra 14a). Chemouel, qui appartenait à la première génération des Amoraïm babyloniens, et dont les décisions font autorité en matière de litiges civils et financiers, était médecin et possédait des champs, qu’il avait coutume d’inspecter chaque jour (Baba Metsi‘a 85a ; ‘Houlin 105a). Rav Houna, de la deuxième génération des Amoraïm de Babylonie, tirait sa subsistance de l’irrigation des champs avant d’être nommé à la tête de la grande yéchiva de Soura. Lorsque des personnes venaient le solliciter pour trancher un litige, il leur demandait, afin de pouvoir se rendre disponible pour les juger, de lui procurer un remplaçant pour arroser les champs (Ketoubot 105a).
Rav ‘Hanina et Rav Ocha‘ya, qui montèrent de Babylonie en Erets Israël et étudièrent auprès de Rabbi Yo‘hanan, vivaient de la confection de sandales (Pessa‘him 113b). Rav Kahana gagnait sa vie en fabriquant et en vendant des paniers (Qidouchin 40a). Rav Pappa, Amora de la cinquième génération, travaillait dans les champs avant d’être nommé à la tête de la yéchiva ; selon certains, il fabriquait de la bière (Baba Metsi‘a 109a ; Pessa‘him 113a). Rabbi Avdima vendait de la viande, Rabbi Abahou fabriquait des étoffes, Rabbi Zeira travaillait le coton et Rabba vendait des cuves de bain (Talmud de Jérusalem, Baba Metsi‘a 4, 7). Le Rachbats ajoute que les « grands sages d’Israël » choisissaient des métiers honnêtes tels que le travail de la terre ou l’abattage du bois, « afin de dompter leur penchant au mal et de ne pas en venir à des pensées fautives » (Maguen Avot 1, 10).
Coutume des Richonim
Telle fut également la conduite de nombreux Richonim : tant qu’ils n’étaient pas contraints de consacrer tout leur temps à la formation de leurs disciples, ils tiraient leur subsistance d’une profession.
Ainsi, plusieurs grands Richonim exerçaient la médecine pour gagner leur vie. Parmi eux, Rabbi Juda Halévi, Maïmonide, Na‘hmanide, Rabbénou Nissim, Gersonide, le Rachbats et Rabbi Ovadia Sforno. Rachi et Rabbénou Tam, quant à eux, étaient producteurs de vin.
Coutume des A‘haronim
Pendant la période des A‘haronim, qui débuta il y a environ cinq cents ans, le contenu des études juives s’accrut considérablement. Malgré cela, nombre de grands maîtres continuèrent à se sustenter de leur travail. Parmi ceux qui vivaient du commerce figurent le saint Rabbi Isaac Louria (Ari zal), Rabbi Binyamin Zeev de Turquie et de Grèce, auteur des responsa Binyamin Zeev, Rabbi Ephraïm Zalman Margaliot de Galicie, auteur des responsa Beit Ephraïm, et d’autres encore.
On peut également citer Rabbi Ya‘aqov Tsvi Mecklenburg, auteur du commentaire biblique Haktav Véhaqabala, Rabbi Avraham Danzig, auteur du ‘Hayé Adam, ainsi que Rabbi ‘Haïm de Volozhin, fondateur de la yéchiva de cette ville ; il subvint même aux besoins de ladite yéchiva, à ses débuts, sur ses propres deniers. Rabbi Yits‘haq Lampronti, maître italien, auteur du Pa‘had Yits‘haq, exerçait la médecine, de même que Rabbi Avraham Harofé Portaleone, auteur du Chilté Haguiborim. Rabbi Moché ‘Haïm Luzzato travaillait au polissage de lentilles optiques ; quant à Rabbi Sim‘ha Bounam de Pjyzha, avant d’être nommé Admour (Rabbi hassidique), gagnait sa vie comme pharmacien et négociant.
L’usage, de nos jours
En raison de l’extension prodigieuse du champ des études juives au cours des dernières générations, il est aujourd’hui presque impossible à un rabbin de remplir ses fonctions sans se consacrer à plein temps à l’étude, à la préparation de ses cours et à la formulation de ses réponses halakhiques. Dans ces conditions, son étude – y compris celle qu’il poursuit de manière autonome – doit être considérée comme un travail, puisqu’elle est indispensable à la préparation de son enseignement et à ses prises de décision en matière halakhique. De même, les enseignants de Torah sont assurément considérés comme exerçant un métier ; dès l’époque des Sages, ils étaient rémunérés, afin de pouvoir se libérer de toute autre activité professionnelle, et se consacrer à leurs élèves.
En revanche, celui qui n’est pas appelé à l’exercice de fonctions rabbiniques ou d’enseignement ne se conforme pas aux directives de la Torah s’il se dérobe à la responsabilité d’assurer sa subsistance, et poursuit ses études au kollel en vivant de bourses, d’allocations sociales et de divers avantages destinés aux familles pauvres qui, malgré leurs efforts, ne sont pas parvenues à subvenir à leurs besoins.
Traduction : Jean-David Hamou



Leave a Reply