Les plus grands Tannaïm et Amoraïm eux-mêmes vivaient de leur travail ; mais à la fois, ils faisaient de leur étude toranique une chose fixe, tandis que leur travail avait une valeur seconde. * Ils réussissaient dans les deux activités. * Il est indispensable d’aider financièrement les étudiants de Torah qui se destinent au rabbinat et à l’enseignement de qodech ; s’il n’en était pas ainsi, il n’y aurait plus de rabbins ni de maîtres de Torah au sein du peuple juif. * Lorsque l’étudiant ne reçoit pas de tsédaqa, il n’y a nulle profanation du nom divin dans le fait qu’il étudie la Torah à plein temps et qu’il ne travaille pas. * L’érudit qui vit de son travail s’élève à un niveau supérieur à celui de l’érudit financé par d’autres.
Est-il pertinent d’encourager les hommes à étudier la Torah à plein temps ?
Question : « Lors d’une homélie, j’ai entendu un rabbin dire que, dès lors que l’on peut être avrekh, se contenter d’une bourse d’étude et du travail de sa femme, et consacrer sa vie à la Torah, il convient d’agir ainsi. Selon cet orateur, la mitsva d’étudier la Torah oblige à étudier constamment ; seuls ceux qui n’ont pas d’autre choix, et sont contraints de travailler pour se sustenter, sont autorisés à perdre de leur temps d’étude. Mais ceux qui peuvent tirer leur subsistance d’une bourse doivent consacrer leur vie à l’étude toranique. Ce Rav a ajouté que, de cette façon, la contribution que l’on apporte au peuple juif est plus grande que toute autre.
De même, a-t-il dit, il est préférable d’étudier le plus grand nombre d’années possible au kollel [institution d’étude toranique pour hommes mariés]. Ce n’est que faute de choix que l’on acceptera de quitter la maison d’étude, pour travailler comme enseignant ; mais tant que la famille peut subsister grâce au travail de la femme et à la bourse d’étude, il est préférable de rester étudier au kollel. J’ai été très étonné de ces paroles, et j’ai demandé à l’orateur comment il se pouvait que l’on encourageât les gens à vivre de bourses, d’allocations et de la charité. De plus, si tout le peuple agissait ainsi, Israël serait réduit à la pauvreté ; comment pourrions-nous être alors la lumière des nations ? Mais il m’a fait comprendre que je parlais comme un ignorant. Les propos de cet enseignant sont-ils justes, aux yeux de la Torah ? »
La position de Maïmonide
Réponse : Maïmonide écrit dans le Michné Torah, Hilkhot Talmud Torah 3, 10 : « Quiconque se persuade d’étudier la Torah sans travailler, et de vivre de la charité, profane le nom divin, déconsidère la Torah, éteint le luminaire de la religion, s’expose au mal et se prive de sa part au monde futur. Il est en effet interdit de tirer profit des paroles de la Torah en ce monde-ci. Nos Sages enseignent : “Quiconque tire profit des paroles de la Torah retranche sa vie du monde.” (Maximes des Pères 4, 5) Les Sages prescrivent encore : “N’en fais pas une couronne pour te grandir, ni une pioche pour creuser.” (ibid.) De même : “Aime le travail, et hais le pouvoir…” (ibid. 1, 10) Toute Torah qui ne s’accompagne pas du travail est vouée à se perdre, et un tel homme se destine à voler les créatures. »
Telle fut la voie des grands Tannaïm et Amoraïm, qui vivaient de leur travail, faisaient de leur Torah une chose fixe et de leur profession une chose seconde, et qui réussissaient dans les deux domaines (Berakhot 35b). Certes, ceux des Sages qui accédaient à des fonctions dirigeantes interrompaient leur travail ; ils se devaient donc d’être assez riches pour se sustenter sans travailler. S’ils ne l’étaient pas par eux-mêmes, la communauté leur procurait quelque fortune, afin qu’ils fussent respectés, et leurs paroles écoutées (Qidouchin 70a). Mais tant qu’ils n’étaient pas nommés à de telles fonctions, ils exerçaient une profession, quoiqu’ils fussent d’immenses érudits. On dit ainsi de Chim‘on ben Chata‘h que, avant d’être nommé au poste de nassi (prince, président du Sanhédrin), il travaillait le lin (Talmud de Jérusalem, Baba Metsi‘a 2, 5).
La nécessité de subvenir aux besoins des étudiants, afin d’assurer leur formation
Bien que les propos de Maïmonide soient solidement fondés, la majorité des décisionnaires considèrent en pratique, depuis l’époque des Richonim, qu’il est devenu indispensable d’assurer la subsistance des étudiants de Torah qui se destinent au rabbinat et à l’enseignement toranique, dans la mesure où les générations ont décliné dans leurs connaissances, et où le contenu de l’étude s’est considérablement développé ; faute d’une telle aide, il n’y aurait plus de rabbins ni d’enseignants au sein du peuple juif. Telle est notamment la position du Tachbets (I, 142-148), de Rabbi Yossef Caro (Kessef Michné sur Maïmonide, ad loc.), du Maharchal, du Sifté Cohen (Yoré Dé‘a 246, 20), de Rabbi Haïm ben Attar (Richon lé-Tsion 246, 21), ainsi que de nombreux autres auteurs.
Toutefois, cela ne vaut, aux yeux de ces auteurs, que pour ceux qui étudient dans le but d’enseigner, ou d’exercer une charge rabbinique. Mais pour ceux qui n’ont pas l’intention de se vouer aux fonctions rabbiniques ou à l’enseignement, ces auteurs eux-mêmes s’accordent avec la position de Maïmonide : tirer sa subsistance de la tsédaqa reviendrait à faire de la Torah une chose utilitaire (« une pioche pour creuser »), ce qui constituerait une profanation du nom divin.
Grand est celui qui vit de l’œuvre de ses mains
Dès lors qu’un étudiant ne reçoit pas d’argent de la tsédaqa (charité), il n’y a aucune profanation du nom divin dans le fait qu’il étudie toute la journée et s’abstient de travailler. C’est le cas, par exemple, de ceux qui se sustentent grâce à un héritage reçu. C’est encore le cas de ceux qui perçoivent une bourse de manière honorable, non en tant que tsédaqa ; par exemple, si des donateurs, de leur propre initiative, estiment souhaitable que telles personnes se consacrent à l’étude, sans qu’il soit nécessaire que les directeurs du kollel recherchent des dons pour leurs étudiants (les avrékhim ou kollelmen).
Cependant, un tel étudiant suit une voie moins élevée que celle de l’homme qui travaille tout en réservant des temps fixes à l’étude. Nos Sages disent ainsi : « Grand est celui qui jouit de l’œuvre de ses mains, plus encore que celui qui craint le Ciel. » (Berakhot 8a). En effet, de celui qui jouit de l’œuvre de ses mains, il est dit : « Oui, l’œuvre de tes mains tu la mangeras ; heureux seras-tu, et le bien sera ton partage ! » (Ps 128, 2), ce que les Sages commentent ainsi : « Heureux seras-tu en ce monde-ci, et le bien sera ton partage dans le monde à venir. » Tandis que, de celui qui craint le Ciel, il est seulement dit : « Heureux l’homme qui craint l’Éternel. » (Ps 112, 1) Heureux est-il en ce monde ; mais il n’est pas dit que « le bien sera son partage dans le monde à venir ». Maïmonide écrit à ce propos : « C’est un haut niveau que de tirer sa subsistance de l’œuvre de ses mains. Telle était la voie des anciens hommes pieux ; et, par cela, on jouit de tout l’honneur, de tout le bien que renferment ce monde et le monde futur. » (Talmud Torah 3, 11) Le Tour et le Rema reproduisent ses paroles au titre de la halakha pratique (Yoré Dé‘a 246, 21).
En d’autres termes, la voie empruntée par l’érudit qui tire sa subsistance de son propre travail est supérieure à celle d’un érudit que d’autres financeraient, quoique le premier étudie moins d’heures par jour que le second (Maharcha et Pné Yehochoua sur Berakhot 8a ; Tachbets I, 148, parmi de nombreux autres auteurs). Rabbi Yossef Alachkar, qui connut l’expulsion d’Espagne, écrit même en son ouvrage Merkavat Hamichna (Maximes des Pères 1, 10) : « Celui qui étudie une heure et vit de son travail est plus grand que celui qui, toute la journée, étudie la Torah et n’accomplit aucun travail contribuant à l’accomplissement de celle-ci. La raison à cela est, comme nous l’avons dit, qu’il faut donner sa part au corps et sa part à l’âme. »
Autres considérations sur l’homme qui vit de son travail
Le Tanna Devei Elyahou (Zouta 18) rapporte les paroles de la Guémara (Berakhot 8a) en les développant : « Rabbi Yo‘hanan dit : “Le ciel et la terre m’en sont témoins : en tout érudit qui étudie la loi écrite et orale pour l’amour du Ciel, tout en vivant du fruit de son travail, s’accomplit le verset : Heureux seras-tu, et le bien sera ton partage. Heureux seras-tu en ce monde-ci, et le bien sera ton partage dans le monde futur. Il est dit encore : Que tu es belle, que tu es attrayante ! (Ct 7, 7) Bien plus, la femme et les enfants d’un tel homme le craignent, les nations du monde le craignent, les anges de service s’enquièrent de son bien-être, et le Saint béni soit-Il l’aime d’un parfait amour, comme il est dit : Et tous les peuples de la terre verront que le nom de l’Éternel est invoqué sur toi, et ils te craindront. (Dt 28, 10)” »
Celui qui vit de son travail est attaché à l’Éternel
Celui qui vit de son travail prend la responsabilité de sa propre subsistance, et révèle par cela la ressemblance divine qui est en lui. Il fut dit ainsi à Adam, le premier homme, que sa destinée était de « travailler et de garder » la terre, c’est-à-dire de se sustenter par lui-même. Dès lors que l’homme exprime à cet égard les dons que lui a accordés l’Éternel, il jouit de l’œuvre de ses mains. De cette façon, il s’attache à la voie du Saint béni soit-Il, qui créa le monde mais le laissa inachevé, afin de donner à l’homme la possibilité de s’associer à Lui dans le maintien du monde. Le Maharal écrit à ce sujet : « Celui qui vit de l’œuvre de ses mains ne saurait manquer de parvenir aussi à l’amour de Dieu. » (Netiv Ha‘ocher 1) Ne pas gagner sa vie, en revanche, et être aidé par d’autres, c’est devenir dépendant d’autrui. L’esprit d’un tel homme est préoccupé de savoir si de l’argent lui sera donné, combien, et comment. L’image divine qui est en lui s’en trouve diminuée (cf. Maharal, ad loc.).
Dans le même ordre d’idées, nous voyons que Rabbi Hanania ben Dossa et sa femme n’acceptaient aucun don qui ne provînt de l’œuvre de leurs mains – quand même il s’agissait d’un pied de table en or, que Dieu leur envoyait du ciel. Un rêve leur révéla en effet que ce cadeau portait atteinte à leur degré d’élévation, et réduisait leur rétribution dans le monde à venir (Ta‘anit 25a ; Maharcha et ‘Héfets Hachem sur Berakhot 8a).
L’étude de la Torah, accompagnée d’un métier
Nos Sages enseignent ainsi : « Belle est l’étude de la Torah, lorsqu’elle s’accompagne de l’exercice d’un métier (dérekh érets), car l’effort imparti dans les deux fait oublier la faute. Et toute étude qui n’est pas associée au travail est vouée à disparaître, et entraîne la faute. » (Maximes des Pères 2, 2) Cela signifie que les disciples des Sages (talmidé-‘Hakhamim) eux-mêmes doivent associer leur étude toranique au dérekh érets, c’est-à-dire à un travail d’où ils tirent leur subsistance. S’ils ne le font pas, ils risquent d’être conduits à la faute, car seul l’effort conjointement imparti dans l’étude toranique et le travail éloigne l’homme de la transgression. En effet, la Torah perfectionne l’âme, tandis que le travail ordonne la vie matérielle ; de cette façon, l’homme accède à la plénitude (Méïri ; Mahari Alachkar, Merkavat Hamichna ; Maharal, Dérekh ‘Haïm, ad loc.).
Le danger qui guette ceux qui vivent de dons et de bourses
De plus, selon certains commentateurs, celui qui étudie la Torah mais ne s’adonne pas au travail risque de s’amollir et de se laisser entraîner par ses désirs. Pour obtenir ses pensions, il arrive en outre qu’il soit contraint de flatter les gens de pouvoir et d’argent, et d’aspirer aux cadeaux. Il arrive encore que, poussé par la nécessité, il se laisse aller à mentir, à voler, à parier ou à s’approprier le bien d’autrui (Méïri ; Tachbets, Maguen Avot ; Bartenora, ad loc.). Rabbénou Yona dit à ce propos : « Il n’aura point de répit ni ne se tiendra tranquille, qu’il n’ait transgressé tous les commandements énoncés dans la Torah ! » (ibid.)
L’enseignement et le rabbinat sont considérés comme des travaux
Il importe de signaler que ceux qui s’emploient à des travaux sacrés, tels que l’enseignement de la Torah aux élèves, ou la fonction rabbinique, sont considérés comme exerçant un métier, puisqu’ils doivent y consacrer le plus clair de leur temps. On considère donc qu’ils associent l’étude de la Torah au dérekh érets (à l’occasion, j’espère expliquer ce principe de façon plus développée).
Racine de la faute des explorateurs
Dans une certaine mesure, ceux qui croient préférable de siéger toute leur vie au kollel participent de la faute des explorateurs, lesquels pensaient que la vie au désert était plus sanctifiée, plus élevée, parce qu’on ne s’y livre pas aux affaires pratiques et matérielles. Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi exprime une idée proche (Liqouté Torah, Chéla‘h lekha 38, 2) : selon lui, les explorateurs ne voulaient pas entrer en Erets Israël, et demandaient pourquoi il fallait descendre dans le monde de l’action, alors qu’il est loisible d’appliquer la Torah et les mitsvot « sur le plan spirituel, et non par l’acte matériel ». L’auteur poursuit : « Mais ils se trompaient, en vérité, car le principal est précisément de les accomplir dans le monde terrestre. Nos Maîtres, de mémoire bénie, rappellent combien Moïse pria pour avoir la permission d’entrer en terre d’Israël. Ils demandent à ce sujet : est-ce donc pour en consommer les fruits que Moïse avait besoin d’y entrer ? Certes non, mais pour accomplir les mitsvot qui en dépendent. (Sota 14a) En effet, l’accomplissement des mitsvot en terre d’Israël constitue la plus grande sanctification du nom divin ; aussi, une grande lumière en émane, supérieure à la vie spirituelle livrée à elle seule.
Traduction : Jean-David Hamou



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