Puisque la vertu particulière du mois d’adar est de retourner le mal en bien, on intensifie la joie dès l’entrée de ce mois * Le peuple juif doit se souvenir qu’il lui est interdit d’être miséricordieux à l’excès avec ses ennemis * On a coutume de donner la tsédaqa, en ce mois, en souvenir du demi-sicle du sanctuaire * Le moment le plus approprié pour cela est la journée du jeûne d’Esther, avant l’office de Min‘ha, afin que la mitsva de tsédaqa s’adjoigne au jeûne, et contribue ainsi à l’expiation * On a coutume, de nos jours, de donner au moins un demi-shekel par membre de la famille * Il convient de prolonger tout au long de l’année l’illumination de Pourim et le rapprochement des cœurs propre à cette fête.
« Dès le commencement d’adar, on intensifie la joie. »
Nos sages enseignent : « Dès le commencement d’adar, on intensifie (littéralement on fait grandir) la joie. » (Ta‘anit 29a) La joie ordinaire a pour objet le bien qui réside en ce monde ; mais cette joie est précaire, car le monde recèle aussi le mal et la souffrance. En revanche, quand le mal lui-même se retourne en bien, la joie s’accroît. Or c’est justement ce qui s’est produit à Pourim, où le Saint béni soit-Il retourna la situation, de mal en bien, et sauva le peuple juif. Il apparut que, précisément par le biais du terrible décret d’Haman, Israël revint à l’Éternel, Mardochée devint vice-roi, la construction du second Temple put se poursuivre grâce à lui, tandis que les Juifs s’enracinèrent sur leur terre. Cela nous apprend que tout ce qui se produit dans le monde, fût-ce le mal, laisse finalement place au bien. Et puisque la vertu spéciale du mois d’adar est de contribuer à un tel renversement, on accroît l’expression de la joie dès le début du mois.
« Souviens-toi de ce que te fit Amaleq »
Pour révéler la parole divine en ce monde, le peuple d’Israël doit savoir que le mal y existe, et que le nom de l’Éternel ne sera pas entièrement manifeste en son monde, tant qu’Amaleq subsistera (cf. Rachi sur Ex 17, 16). De nos jours, le « souvenir d’Amaleq » a certes disparu : il ne subsiste pas de peuple amalécite. Mais l’héritage d’Amaleq demeure encore, et Israël doit se souvenir qu’il lui est interdit d’être trop miséricordieux envers ses ennemis. Quand nous nous montrâmes magnanimes à l’excès, nous fûmes châtiés pour cela. Ainsi, lorsque le roi Saül eut pitié d’Agag, roi d’Amaleq ; de même, lorsque le roi Achab se montra clément envers Ben-Hadad, roi d’Aram.
De nos jours encore, bien que le statut d’Amalécite n’ait plus cours, le principe d’après lequel il faut soumettre un ennemi cruel demeure pleinement en vigueur. Or c’est une mitsva que de se souvenir de cela, de ne point l’oublier ; puis, armé de cette conscience, de mener une guerre dont l’objectif soit la victoire totale, ainsi que l’écrivit le Rav Soloveitchik au lendemain de la Choah. Malheureusement, nombre de nos dirigeants militaires et politiques oublient cela, et préfèrent des accords évasifs à une victoire incontestable.
Cet oubli du devoir de combattre le mal leur a fait oublier que le Hamas veut exterminer Israël, et tuer le plus possible de Juifs. Ils oublient aussi que la majorité des habitants arabes de la Judée et de la Samarie soutiennent le Hamas, avec tout ce que cela implique. Ils oublient encore qu’un pourcentage non négligeable d’Arabes de nationalité israélienne soutiennent le Hamas et veulent détruire l’État d’Israël. Mais l’ennemi nous rappelle ses intentions véritables par ses actes pervers et meurtriers. Ainsi, notre mémoire est ravivée. Et, avec l’aide divine, nous vaincrons finalement.
Sicles
La mitsva de faire don d’un demi-sicle au Temple, chaque année, témoigne de l’élection d’Israël. Tout Juif, riche ou pauvre, sage ou simple d’esprit, juste ou impie, prélève un demi-sicle pour le sanctuaire ; et de la réunion de tous ces prélèvements résulte l’oblation des offrandes collectives, lesquelles expriment le lien absolu unissant Israël au Saint béni soit-Il. De plus, chacun offre la moitié seulement de l’unité monétaire. Cela nous apprend que tout homme a besoin d’autrui pour être complet. À ce qu’il semble, cette idée est si profonde que Moïse notre maître lui-même eut du mal à l’intérioriser. « Rabbi Méïr a dit : “Le Saint béni soit-Il fit sortir une pièce de feu de dessous son trône, et la montra à Moïse.” » (Talmud de Jérusalem, Cheqalim 1, 6). Nous voyons que l’élection d’Israël prend sa source dans une sainteté suprême.
À l’époque du Temple, la sainteté d’Israël s’exprimait par le don effectif du demi-sicle, grâce auquel on présentait les offrandes publiques à l’Éternel. Quand le Temple fut détruit, c’est le sang de ceux qui furent tués pour la sanctification du nom divin qui exprima l’élection d’Israël ; et par cela, Israël vit et demeure, jusqu’à la Délivrance.
Don coutumier, en souvenir du demi-sicle
On a coutume de faire un don aux œuvres (tsédaqa), durant le mois d’adar, en souvenir du demi-sicle (zékher lé-ma‘hatsit ha-shekel). Le moment le plus approprié pour ce faire est celui qui précède l’office de Min‘ha, le jour du jeûne d’Esther, afin que la tsédaqa se joigne au jeûne pour contribuer à l’expiation.
Certains ont coutume d’offrir la moitié de l’unité monétaire en usage dans le pays où ils se trouvent ; d’autres ont l’usage de donner trois fois la moitié de ladite monnaie, ce qui correspond aux trois occurrences du mot térouma (prélèvement) dans la paracha Cheqalim (Rama 694, 1). De nos jours, la monnaie en usage en Israël est le shekel, de sorte que, suivant cet usage, il y a lieu de donner trois demi-shekels.
D’autres encore ont coutume de donner la contre-valeur du demi-sicle antique, c’est-à-dire la contre-valeur du poids d’un demi-sicle d’argent pur, soit 7,5 grammes, ce qui équivaut aujourd’hui à 77 shekels. Toutes ces coutumes sont valides ; et celui qui ajoute à la mitsva de tsédaqa sera béni pour cela.
À qui s’applique la coutume
Selon certains auteurs, cette coutume s’applique aux hommes âgés de vingt ans et plus, car c’est à eux qu’incombe l’obligation du service militaire, de sorte qu’à eux s’appliquait autrefois l’obligation du demi-sicle (Rema). D’autres estiment que les jeunes de treize ans et plus doivent, eux aussi, observer cette coutume (Tossephot Yom Tov). D’autres encore pensent qu’il est bon d’inclure les petits enfants également (Elya Rabba, Ora‘h ‘Haïm 686, 4 ; Michna Beroura 694, 5). Enfin, certains auteurs estiment que les femmes, elles aussi, feront bien d’offrir une tsédaqa en souvenir du demi-sicle (Kaf Ha‘haïm 694, 27). Tel est l’usage, de nos jours : on donne au moins un demi-shekel pour chacun des membres de la famille, jusqu’au fœtus dans le ventre de sa mère. On peut suggérer d’offrir la contre-valeur du demi-sicle d’argent pur (77 shekels) pour les hommes âgés de vingt ans et plus, et un demi-shekel pour chaque autre membre de la famille.
Les dons offerts en souvenir du demi-sicle ne doivent pas être pris sur la dîme d’argent que l’on prélève sur ses revenus (ma‘asser kessafim), car on n’est pas autorisé, pour accomplir les mitsvot et coutumes auxquelles on est obligé, à prendre une part de la dîme que l’on doit verser par ailleurs.
Perplexités à l’approche de Pourim
Pourim approche, et nous avons là une merveilleuse occasion de réjouir nos parents et nos amis, en leur offrant des cadeaux alimentaires (michloa‘h manot). Une question se pose cependant : à qui envoyer ces cadeaux par priorité ? De prime abord, ceux qui passent avant tout autre sont les membres de la famille ; mais si nous leur réservions l’exclusivité de ces présents, que pourraient ressentir nos meilleurs amis ? Et si nous décidions d’adresser des présents à nos amis, faudrait-il choisir les plus proches d’entre eux, ou inclure également des amis plus éloignés, qui, eux aussi, nous sont chers, et à qui il convient d’exprimer notre affection à Pourim ? Plus généralement, comment décider qui nous est proche, et qui est plus éloigné ? L’élément déterminant est-il le temps passé ensemble, ou plutôt la profondeur de notre lien ? Faut-il préférer ceux qui ont une particulière aptitude à la réjouissance, ou ceux qui savent aider en temps de peine ?
Peut-être convient-il, d’autre part, d’offrir un présent à nos voisins ? Quoiqu’ils ne soient point des amis proches, ne sont-ils pas de braves gens, avec qui il convient de cultiver de bonnes relations ? Peut-être encore conviendrait-il de choisir ceux de nos voisins avec lesquels la relation est tendue ? les michloa‘h manot pourraient avoir des vertus réconciliatrices… Mais ne faudrait-il pas plutôt se souvenir de nos bons amis de jadis, que les soucis de l’existence ont éloignés de nous, mais que nous aimons toujours vivement ? D’un autre côté, comment abandonnerions-nous nos proches et nos meilleurs amis qui, tout au long de l’année, entretiennent avec nous d’excellentes relations ? Est-ce maintenant, à Pourim, que nous les oublierions, et que nous manquerions de leur adresser nos présents ? Enfin, si nous devions offrir des cadeaux à tout le monde, il nous faudrait en préparer une centaine ! Nous ne pourrions donner à chaque plat la meilleure qualité ; nos cadeaux auraient piètre allure, et n’exprimeraient pas pleinement notre affection. De plus, après avoir ainsi gratifié tant d’amis et de voisins, nous risquerions de voir se vexer tous les autres, qui n’auraient rien reçu de nous mais auraient eu vent de notre générosité.
Cette perplexité vaut aussi pour le michté (« festin ») de Pourim. C’est une magnifique occasion de sim‘ha chel mitsva (réjouissance à l’occasion de l’accomplissement d’une mitsva), où l’on peut s’ouvrir plus qu’à l’accoutumée, prononcer des paroles profondes, venues du cœur, s’enthousiasmer par amour de l’Éternel et de sa Torah. Et cependant il faut, pour cela, un lieu qui convienne, des mets savoureux, de bonnes boissons… et surtout des convives adéquats. Là encore, la question se pose : avec qui partager ce repas ? Faut-il privilégier la famille de tel côté, ou plutôt de tel autre ? tels amis ou tels autres ? Vaut-il mieux inviter des personnes extraverties et portées à la joie, ou d’autres, inclinant à la profondeur et à la sagesse ? Les plus fidèles, quoiqu’ils puissent être parfois ennuyeux, ou les plus espiègles, dont les propos sont intéressants ? Et n’est-il pas à craindre que des parents ou amis se vexent de n’avoir pas été invités ? Peut-être serait-il alors préférable de nous joindre au repas d’une autre famille ? Mais surgit alors cette autre question : laquelle ? et que ferons-nous si telle personne se chagrine de ne pas nous avoir eus à sa table ? Ne vaudrait-il pas mieux voyager dans quelque contrée lointaine ?
Pourim préfigure les présents de toute l’année
La réponse à cette série de perplexités est que toutes ces possibilités sont bonnes. Chacun est digne de recevoir un présent ; et l’on peut dignement partager avec tous une sé‘oudat mitsva (repas festif, constitutif d’une mitsva). Or tel est bien le propos de la fête de Pourim que d’être source d’inspiration pour toute l’année. À Pourim, il nous sera certes impossible d’offrir des présents à tout le monde ; mais Pourim nous aidera à comprendre la beauté qui réside dans l’envoi de bons mets à autrui, et la haute valeur de l’amitié. Nous continuerons ainsi, tout au long de l’année, d’offrir des mets savoureux à nos amis, et aux personnes que nous affectionnons.
Il n’y a certes pas d’obligation formelle à offrir, chaque jour, des plats à nos parents ou amis ; mais en leur offrant un plat de temps à autre, c’est une grande mitsva que nous accomplissons : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lv 19, 18) Si nous leur faisons ce présent à l’heure où ils connaissent quelque tourment, nous faisons une mitsva supplémentaire : celle d’encourager celui ou celle qui a besoin de soutien. Enfin, si nous adressons un mets à des amis, ou à des parents, à l’occasion de réjouissances liées à une mitsva (naissance, bar-mitsva, etc.), nous observons un autre commandement : celui de participer à la joie d’autrui, à l’occasion d’une mitsva.
Grâce à Pourim, nous pourrons méditer à l’importance d’offrir à autrui des mets savoureux, et à la valeur d’un lien, profond et affectueux, entretenu avec notre prochain. Ce n’est pas tellement difficile : quand on fait cuire des pains traditionnels (‘halot), quand on cuisine un plat savoureux en l’honneur du Chabbat, on peut augmenter quelque peu les quantités afin d’offrir une portion à telle amie, dont la semaine a été chargée, à telle personne dont c’est l’anniversaire, à telle autre qui commence un nouveau travail, ou à celui qui a perdu son emploi.
Ainsi, nous pourrons poursuivre, toute l’année durant, l’illumination de Pourim et le rapprochement des cœurs qui s’y révèle. Quoique nous ne puissions, à Pourim même, adresser des cadeaux à tous ceux que nous eussions voulu honorer, Pourim sera le jour où nous déciderons d’intensifier l’amitié, et de gratifier de choses réjouissantes tous ceux qui auraient eu vocation à recevoir nos présents pendant la fête. Ainsi l’amour et la fraternité grandiront entre nous et tous nos parents, amis et voisins.
Pourim illumine les sé‘oudot mitsva de toute l’année
Il en va de même pour le festin de Pourim. Nous ne pouvons nous attabler qu’avec une faible partie de nos amis et parents ; mais l’essentiel est que, du sein de la joie propre au festin, nous comprenions la valeur de l’amitié, de la réjouissance, et de la façon dont elles s’expriment par les sé‘oudot mitsva. Nous nous efforcerons donc de participer davantage, toute l’année durant, aux joies de nos parents et amis – mariages, circoncisions, clôture de l’étude d’un traité talmudique ou de quelque autre ouvrage important, et autres rencontres familiales ou amicales. Prenons nettement conscience que notre participation à ces réjouissances n’aura pas pour seul objet de nous acquitter d’une obligation de famille ou d’amitié : réservons-leur tout le temps nécessaire, afin de pouvoir nous associer pleinement aux réjouissances associées aux mitsvot de nos proches. De plus, nous penserons à tous ces amis chers, avec qui nous aurions voulu partager le festin de Pourim, mais qu’il ne nous a pas été possible de recevoir, et tenterons de les inviter dans le courant de l’année, ou accepterons leur invitation éventuelle, un Chabbat ou un jour de fête. De cette manière, la joie de Pourim illuminera toute l’année, se prolongeant en elle ; l’amour et la joie grandiront ainsi.
Traduction : Jean-David Hamou



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