C’est une obligation pour le père que d’apprendre un « artisanat » à son fils, c’est-à-dire un métier. * Même si le fils choisit de consacrer sa vie à la Torah, le père n’en a pas moins le devoir de lui enseigner un métier. * La bénédiction que l’Éternel accorde à l’homme lui parvient par le biais de son assiduité dans le travail. * Se soustraire au travail cause la transgression d’interdits toraniques et la profanation du nom divin. * Se soustraire au travail, c’est ignorer l’un des rôles essentiels de l’homme, qui fut créé « pour cultiver et garder » le jardin d’Éden ; le désœuvrement conduit à la faute.
C’est pour les parents une mitsva que d’apprendre un métier à leurs enfants
Question : « Vous avez parlé de la valeur du travail, dans vos tribunes précédentes, et il ressort de vos propos qu’il est préférable d’inscrire ses enfants dans des écoles ou des yéchivot dispensant un enseignement général, aux côtés de l’enseignement religieux. Or nous voyons que Rabbi Nehoraï a dit : “Je délaisse tous les métiers du monde et n’enseigne à mon fils que la Torah.” (Qidouchin 82a) Cela laisse bien entendre que la meilleure pratique consiste à n’étudier, toute notre vie, que la Torah ! »
Réponse : je n’avais pas directement abordé cette question, mais vous avez bien compris ma pensée. Les sages enseignent, dans la Michna, que le père a pour obligation d’enseigner à son fils une omanout (littéralement un « artisanat »), c’est-à-dire une profession. Rabbi Yehouda ajoute que quiconque n’apprend pas de métier à son fils, « c’est comme s’il lui apprenait le métier de brigand ». En effet, un tel fils n’aura pas les instruments nécessaires pour gagner sa vie ; il sera donc contraint, en grandissant et en devenant indépendant, de dépouiller les créatures afin de subsister (Qidouchin 29a ; Rachi, ad loc.).
Puisqu’il s’agit là d’une mitsva, les Sages ont permis de s’en entretenir le Chabbat : si l’occasion se présente, pour un père, de rencontrer pendant le Chabbat un homme qui est en mesure d’enseigner une profession rémunératrice à ses enfants, il peut fixer avec lui, ce jour même, les conditions de cet apprentissage et de sa rémunération. De même, si l’occasion se présente, pour un directeur d’école, un jour de Chabbat, de rencontrer un professeur capable d’enseigner aux élèves de son établissement une discipline qui les aidera par la suite à gagner leur vie – par exemple, les mathématiques ou l’anglais –, il lui est permis de s’entendre avec ce professeur sur son travail à venir et sur son salaire, de même qu’une telle entente est permise avec un maître de Torah (Chabbat 150a ; Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 306, 6). Il convient d’ajouter que cette mitsva est de rang toranique (Mékhilta de-Rabbi Yichma‘el, Bo, Massekhta de-Pis‘ha 18).
Comprendre les paroles de Rabbi Nehoraï
Quant aux paroles de Rabbi Nehoraï, « Je délaisse tous les métiers du monde et n’enseigne à mon fils que la Torah », il les faut bien comprendre. Certains commentateurs expliquent que Rabbi Nehoraï avait perçu en son fils la capacité d’assurer sa subsistance par l’enseignement de la Torah et la décision halakhique. Il préféra donc lui apprendre le métier de décisionnaire et d’enseignant de Torah, puisqu’il s’agit là de la profession la plus sainte. Tel est l’avis de Rabbi Ya‘aqov Reischer, auteur des responsa Chevout Ya‘aqov, dans son commentaire ‘Iyoun Ya‘aqov sur ce passage de Qidouchin (cf. Pisqé ha-Roch, Qidouchin IV, 28 ; Méïri, Qidouchin 30b). Une telle orientation est recommandable de nos jours encore, où nombreux sont ceux qui tirent leur subsistance de la transmission de la Torah (Igrot Moché, Yoré Dé‘a IV, 36).
D’autres auteurs estiment en revanche que Rabbi Nehoraï était d’un autre avis que les ‘Hakhamim (la communauté des Sages) : selon lui, il n’est pas obligatoire d’enseigner un métier à son fils ; mais la halakha n’est pas fixée selon ses vues (Lev Ha‘ivri II, p. 85). Par conséquent, même si un fils choisit de consacrer sa vie à la Torah, il incombe encore à son père de lui apprendre un métier ; car on ne se fie pas aux miracles, et l’on n’escompte pas que le fils trouvera quelqu’un pour l’aider à assurer sa subsistance (Maharcha, Qidouchin 30b).
La bénédiction nous parvient par le biais du travail
Question : « J’ai entendu un cours, donné par un rabbin, qui expliquait que la subsistance vient entièrement de Dieu, et que tous ces gens qui se livrent à leur profession avec zèle perdent leur temps ; car si l’Éternel le voulait, un travail léger suffirait à les sustenter honorablement et à les enrichir. Qu’en pensez-vous ? »
Réponse : ou bien vous n’avez pas compris les paroles de ce rabbin, ou bien l’auteur du cours, en raison de son désir d’exalter la grandeur de la Torah, s’est mépris quant à l’intention de celle-ci, et a ignoré la très haute valeur du travail effectué avec zèle. La bénédiction que l’Éternel réserve à l’homme lui parvient précisément par l’assiduité qu’il met à son ouvrage, comme il est dit : « L’Éternel te bénira en tout ce que tu feras. » (Dt 15, 18) Ce que nos Sages commentent ainsi : « La bénédiction pourrait-elle venir quand l’homme reste inactif ? Pour écarter cette supposition, la Torah précise : “en tout ce que tu feras”. » (Sifré)
Nous voyons ainsi qu’Isaac notre père travailla avec grande diligence au creusement de puits d’eau et aux soins du troupeau, comme il est dit : « Il eut des troupeaux de petit bétail et de gros bétail, et une grande domesticité (‘avouda). » (Gn 26, 14) [Note du traducteur : le terme ‘avouda fait allusion à ‘avoda, le travail, mot de même racine ; spécialement aux travaux des champs.] Il y réussit si bien que les Philistins le jalousèrent et lui cherchèrent querelle ; ils lui dirent : « Retire-toi de chez nous, car tu es devenu beaucoup plus puissant que nous. » (ibid. 16) À la suite de quoi l’Éternel lui promit : « Je te bénirai, et J’accroîtrai ta descendance. » (ibid. 24) Isaac comprit alors que la bénédiction promise par l’Éternel se réaliserait par le biais de son travail, et c’est pourquoi il mit un zèle redoublé à son ouvrage, ainsi que l’enseignent les Sages : « Isaac médita et conclut : “Puisque la bénédiction ne repose que sur le travail de mes mains, je mettrai la récolte en gerbes et sèmerai.” » (Tossephta, Berakhot 6, 8) Et en effet, grâce à son empressement à l’ouvrage, il jouit d’une bénédiction sans bornes.
Cas d’exception
Question : « N’y a-t-il pourtant pas des personnes qui, malgré leur travail, peinent à assurer leur subsistance, et d’autres qui travaillent fort peu et ont la chance de s’enrichir ? »
Réponse : il existe en effet des cas d’exception, dans lesquels l’homme produit de grands efforts dans son travail, et malgré cela vit dans la gêne. Il lui faut alors réfléchir profondément afin de comprendre sa situation. Il se peut qu’un certain défaut fasse obstacle à la bénédiction ; ou bien encore que, d’après sa destinée profonde, la réparation qu’il lui faut opérer consiste à travailler mais à se sustenter avec peine. Il se peut aussi que la bénédiction lui parvienne à la génération suivante, en la personne d’enfants appelés à une grande réussite.
Le cas inverse existe, où des gens qui n’ont pas travaillé de manière assidue s’enrichissent néanmoins. Eux aussi doivent méditer à cela ; car une telle bénédiction « gratuite » risque de se retourner en leur défaveur, de même que la richesse de Qora‘h causa sa perte. Nous voyons ainsi fréquemment des gens qui, s’étant enrichis sans peine, se corrompent dans leurs traits de caractère, et ne voient point de bénédiction dans leurs enfants et leurs petits-enfants.
Travailler en des lieux où la pudeur laisse à désirer
Question : « Le Rav a écrit, en se fondant sur de nombreuses sources, qu’il faut gagner sa vie par le travail de ses mains, même si, de ce fait, l’on peut moins se consacrer à l’étude de la Torah. Cependant, dans notre génération, le monde extérieur à la maison d’étude est parfois rempli de choses difficiles et préjudiciables, en particulier dans ce qui a trait à la sainteté et à la pudeur (je travaille, à titre personnel, comme économiste, et malheureusement je vois et entends, à mon corps défendant, des choses qu’il est interdit de voir ou d’entendre). Le Rav pense-t-il, même dans un tel cas, qu’il y a lieu de préférer le travail, accompagné de temps d’étude réguliers, plutôt que d’étudier à plein temps au kollel ? »
Réponse : puisque le fait de ne pas travailler est bien plus grave que les problèmes de pudeur que vous avez mentionnés, il y a lieu de préférer, même dans un tel cas, l’activité professionnelle rémunérée à l’étude à plein temps au kollel. Pour le dire autrement, le fait de ne pas travailler entraîne la commission d’interdits toraniques et la profanation du nom divin, tandis que, s’agissant des problèmes de pudeur auxquels vous faites référence, ce qui est généralement à craindre relève d’interdits rabbiniques (ce n’est pas ici le lieu de détailler la question ; rappelons simplement que, s’agissant même de l’interdit d’émission séminale vaine, les avis sont partagés de manière égale, entre décisionnaires, quant au fait de savoir si la défense est toranique ou rabbinique).
Cependant, a priori, il y a lieu de s’éloigner de toute ombre de transgression, fût-elle seulement de rang rabbinique. Par conséquent, quand on a face à soi deux possibilités en matière de lieu de travail, soit un lieu où la pudeur est observée, soit un autre où elle est moins observée, il est juste de choisir celui où la pudeur est davantage respectée. Ce, à la manière de ce qu’enseignent les Sages : si deux chemins équivalents se présentent à nous, l’un où il n’y a point de problème de pudeur, l’autre passant à proximité d’un fleuve où des femmes, occupées à leur lessive, ont relevé le bas de leurs vêtements, et que l’on choisisse le chemin passant près du fleuve, on est considéré comme impie (Baba Batra 57b). En revanche, si le chemin passant près du fleuve est significativement plus court, il est permis de l’emprunter. Dans le même sens, si le lieu de travail où la pudeur est moins respectée vous convient mieux du point de vue professionnel, ou si les revenus que vous pouvez en tirer sont significativement plus élevés, vous pouvez y travailler (comme on peut le déduire de cette source talmudique ; cf. Igrot Moché, Even Ha‘ézer I, 56 ; II, 14).
Gravité du désœuvrement
Le fait de ne pas travailler revient à se soustraire à l’une des missions fondamentales de l’homme ; celui-ci fut en effet créé pour « cultiver et garder » le jardin d’Éden (Gn 2, 15). De plus, le désœuvrement conduit à la faute, comme l’ont enseigné nos Sages : « Belle est l’étude de la Torah, lorsqu’elle s’accompagne de l’exercice d’un métier, car l’effort imparti dans les deux fait oublier la faute. Et toute étude qui n’est pas associée au travail est vouée à disparaître, et entraîne la faute. » (Maximes des Pères 2, 2) Les commentateurs expliquent que, si l’absence de travail risque de conduire l’étudiant en Torah à la faute, c’est parce qu’il a alors tendance à devenir douillet, « gâté », et à se laisser ainsi entraîner aux passions matérielles. De plus, pour gagner de quoi vivre, il risque d’en venir à flatter les personnes puissantes et fortunées, et à aimer les cadeaux. En outre, sous la pression du besoin alimentaire, il risque de se laisser aller à mentir parfois, voire à voler, à parier ou à s’approprier l’argent d’autrui (Méïri ; Tachbets, Maguen Avot ; Bartenora, ad loc.).
Celui qui jouit de l’œuvre de ses mains hérite du monde futur
Question : « Pourquoi les Sages ont-ils dit : “Grand est celui qui jouit de l’œuvre de ses mains, plus encore que celui qui craint le Ciel” (Berakhot 8a), en précisant que celui qui vit de son travail est heureux en ce monde-ci et hérite du bien dans le monde futur ; tandis que, de celui qui craint le Ciel mais ne travaille pas, et que d’autres entretiennent, il est seulement dit qu’il est heureux en ce monde ? De prime abord, ce devrait être l’inverse : celui qui craint le Ciel, qui se livre entièrement à l’étude et ne travaille pas, devrait hériter exclusivement du monde futur, tandis que celui qui jouit de l’œuvre de ses mains devrait hériter du monde futur en plus de la jouissance terrestre ! Pourquoi donc celui qui craint le Ciel ne jouit-il pas du monde futur ? »
Réponse : c’est en effet une bonne question. Pour y répondre, il faut d’abord tenter de définir ce qu’est le « monde futur » (‘olam haba). Selon de nombreux avis, ce qu’on appelle monde futur est essentiellement le monde qui succède à la résurrection des morts ; un monde complet, où s’associent le spirituel et le matériel – à la différence du monde des âmes (‘olam hanéchamot), où sont le jardin d’Éden (Gan ‘Éden) et la géhenne (Guéhinom), et où demeurent les âmes jusqu’à la réparation universelle (tiqoun). Telle est l’opinion de Na‘hmanide (Torat Ha-adam, Cha‘ar Hagmoul), du Chné Lou‘hot Habrit (Toledot Adam, Beit David), de Rabbi Moché ‘Haïm Luzzato (Dérekh Hachem 1, 3 ; Da‘at Tevounot 66-74), et de nombreux autres auteurs. Selon eux, celui qui jouit de l’œuvre de ses mains épure son âme et son corps, de sorte qu’il hérite nécessairement du monde futur, c’est-à-dire d’un monde complet, où l’âme et le corps coexistent harmonieusement. En revanche, celui qui s’est limité à l’étude jouit seulement de la dimension de l’âme, c’est-à-dire d’une satisfaction spirituelle en ce monde-ci, ainsi que dans celui des âmes et dans le monde futur, mais sans bénéficier de la parfaite symbiose entre corps et âme.
Selon Maïmonide, ce qu’on appelle ‘olam haba n’est autre que le monde des âmes (Hilkhot Techouva 8, 2). Selon cela, celui qui ne possède que la crainte du Ciel (par opposition à celui qui travaille et étudie) s’inscrit dans la catégorie de lomed chélo lichmah : celui dont l’étude n’est pas désintéressée, puisqu’il aura étudié afin de recevoir une bourse, et non exclusivement au nom du Ciel. Or, de celui qui étudie de façon non désintéressée, les Sages disent qu’il bénéficie de la richesse et de l’honneur en ce monde, mais non dans le monde de vérité.
De plus, dès lors que l’on a tiré profit de la Torah en ce monde-ci, on réduit sa part dans le monde à venir, comme nous le raconte le Talmud au sujet de Rabbi ‘Hanina ben Dossa et de sa femme : ceux-ci refusèrent de recevoir un présent qui ne provenait pas de l’effort de leurs mains, quand bien même il s’agissait d’un pied de table en or, descendu tout droit du Ciel. Un rêve les avait en effet avertis que ce présent porterait atteinte à leur grandeur et diminuerait leur part au monde à venir (Ta‘anit 25a ; Maharcha et ‘Héfets Hachem sur Berakhot 8a).
Traduction : Jean-David Hamou





